« Par hasard » éditorial de Mme La Rectrice

Par hasard


S’il faut en croire l’étymologie, le hasard est d’abord ce qui est lié au jeu de dés. C’est à la
qualité ludique de l’écriture et à ses joies surprenantes que la thématique du Printemps de l’écriture convie les élèves cette année.
Beau paradoxe néanmoins : l’écriture n’est-elle pas précisément tout entière dans la
domestication d’un « premier jet » dans le geste qui, du brouillon à l’épure, construit le texte et
l’affirme comme l’incarnation d’une volonté d’auteur ? Écrire apparaît alors comme le moment où
l’écrivain recompose le hasard, lui donne une forme. Et pourtant, c’est aussi un poncif littéraire que de référer l’écriture à une origine obscure, incontrôlable, mettant au défi le geste même de l’écrivain.S’il y a un jeu avec le hasard dans l’écriture, c’est donc un jeu sérieux qui s’apparente davantage à une lutte qu’à une bénigne partie de cartes.
C’est bien ainsi d’ailleurs que l’expérimentent nombre de figures littéraires qui vivent le hasard
comme une épreuve. Il est ce qui advient sans qu’il puisse être prévu ni compris et se confond alors avec une destinée qui semble aveugle, sans discernement. Il n’apparaît que plus tard sous le jour d’une nécessité que le personnage ne reconnaît pas à temps comme telle. Ainsi d’OEdipe qui ne voit dans les malheurs qui s’abattent sur sa cité et sa famille qu’une suite de revers de fortune et découvre trop tard que rien n’est dû au hasard.
Apparemment badin, ce topos induit pourtant un questionnement existentiel. Quels rouages
insondables oeuvrent en une vie de personnage ou de lecteur ? Quels mécanismes peuvent pousser à agir gratuitement, tel un Lafcadio chez Gide, ou à choisir aléatoirement ; « Es könnte auch anders sein » dira Tomas, protagoniste de Kundera, évoquant l’histoire d’amour de sa vie. Parce qu’il semble lui-même indéterminé entre légèreté et gravité, le hasard déconcerte les êtres qui ne cessent d’en chercher le sens.
Mais le hasard sait aussi se faire galant auxiliaire des désirs et des rencontres. Le XVIIIème siècle aime ainsi à mettre en scène « le moment » qui s’offre sans annonce et s’efface tout aussi fugacement. « Hasards heureux » et amoureux que guettent les personnages des tableaux de Fragonard ou de L’Histoire de ma vie de Casanova. Hasards aussi qui permettent la rencontre et suscitent le dialogue comme dans Jacques le fataliste de Diderot. Le hasard semble alors comme un allié qui vient enrichirl’existence de ses « coups de foudre » et de ses « bonnes fortunes ».
Et c’est aussi au coeur même de la langue que le hasard se fraie un passage. Depuis le Cratyle
de Platon, on sait à quel point le langage repose sur l’arbitraire du signe : nous voilà incapables
d’expliquer ce qui relie le mot et le monde. Cette parole fille du hasard est bien celle qui irrigue les
jeux poétiques initiés par Dada et le Surréalisme. Écrire « par hasard » devient ainsi une expérience de notre rapport au langage aussi bien qu’une expérience de notre rapport à soi.
Le Printemps de l’écriture, concours académique d’envergure, s’inscrit pleinement dans les
priorités ministérielles réaffirmées par le Ministre Jean-Michel Blanquer concernant les domaines de la lecture et de l’écriture à mettre au premier plan de l’éducation artistique et culturelle des élèves. C’est pourquoi nous ne doutons pas que les équipes pédagogiques et les élèves sauront se saisir au mieux de ces vertiges et de ces surprises pour enrichir leur Parcours d’Éducation Artistique et Culturelle.

Sophie Béjean,