« Par hasard » dans les langues et cultures de l’Antiquité. Préambule de Christophe Bouchoucha, IA-IPR de lettres

Par hasard

Comment parler de hasard chez les Grecs et les Romains, dans une Antiquité où l’avenir est annoncé par les oracles, où la divination est un art, où les dieux tentent de régir le destin mais ne sont pas entièrement libres vis-à-vis de lui ? D’ailleurs, le mot français lui-même ne vient pas du latin mais de l’arabe, ce qui n’est certainement pas fortuit. Cicéron n’a-t-il pas rédigé un traité sur la divination (De divinatione) et sur le destin (De fato) ? Aucun sur le hasard.

Evoquer le hasard, c’est l’occasion de rencontrer la déesse Fortuna, assimilée à la Τύχη grecque avec sa corne d’abondance et son visage voilé pour représenter la force aveugle du hasard. Elle fait l’objet d’un véritable culte afin de s’attirer sa bienveillance. Ainsi, bien que peu clairvoyant ni juste, le hasard possède un visage pour les Anciens. Les dieux ne sont jamais loin et celui qui est felix, ordinairement traduit par « chanceux », est en réalité un protégé. Quant au sors, l’objet que l’on tire  de l’urne, qui peut dire que ce n’est pas par une intervention divine que c’est l’un plutôt qu’un autre qui arrive entre vos mains ?

Les Romains regardent le casus avec méfiance, comme ce qui leur tombe dessus, les accidents, les vicissitudes. Même s’il devait être favorable, il y aurait alors lieu d’en rougir comme le fait remarquer Cicéron à la fin de la troisième Catilinaire : ses actions, souligne-t-il, ont été dictées par son courage et non par le hasard (ea uirtute, non casu gesta).

Les poètes épiques comme les historiens passent leur temps à remonter le fil des événements, de même que les orateurs : tout se tient, la guerre de Troie puise ses origines bien avant le rapt d’Hélène, les autres guerres ont des causes identifiables. Aucune rencontre amoureuse ne se fait véritablement  « par hasard », qu’il s’agisse de celle entre Didon et Enée, ou de celles, nombreuses et plus quotidiennes orchestrées par Ovide dans l’Art d’aimer. Toutes les éventualités ont été prévues et, là encore, le talent pour préserver une relation l’emporte sur le possible hasard de la rencontre.

Même à propos des dés, les aleae, les conséquences peuvent être graves comme en témoigne la formule de César transmise par Suétone, Iacta alea est, « le dé a été jeté » et on ne peut plus revenir en arrière.

Finalement, il n’y a guère qu’Horace pour se promener  forte « par hasard » sur la voie sacrée. Peut-être aurez-vous envie de l’y rejoindre pour découvrir les surprises que vous réserve cette sortie, à moins que vous ne préfériez vous essayer au jeu de trictrac ou débattre avec des déesses… Ce qui est sûr est que votre succès sera dû à votre travail et non au hasard !

 

Christophe Bouchoucha,

IA-IPR de lettres