« Chut ! », Christophe Bouchoucha, IA-IPR de Lettres

« Chut ! »

« Tais-toi, ou dis quelque chose qui vaille mieux que ton silence », écrit Ménandre au IV e siècle avant Jésus-Christ.

          Le thème du printemps de l’écriture « Chut » nous invite cette année à nous demander quel prix les Grecs et les Romains, que nous considérons comme les inventeurs de la rhétorique et les maîtres du logos, accordent au silence.

A Athènes, comme à Rome, la parole occupe une place essentielle dans la vie de la cité. Proférée à l’agora, sur le forum, dans les assemblées ou dans les tribunaux, elle anime la vie politique, démocratique et judiciaire ; les sophistes et les professeurs font de l’éloquence un art et vont de ville en ville pour former les jeunes gens à la rhétorique. Les Grecs et les Romains font aussi de la parole un divertissement : ils la mettent en spectacle dans les comédies et les tragédies et ils se réunissent dans les théâtres, les thermes ou les odéons pour écouter des recitationes, des lectures publiques. Dans la vie privée, la parole joue également un rôle important : les aèdes agrémentent les banquets en célébrant les hauts faits des héros et la conversation, constituant une « chaîne de plaisirs entre hommes » selon Cicéron, fait partie des plaisirs de la vie sociale.

Mais, les Anciens cultivent aussi le secret et connaissent les vertus du silence. L’histoire grecque et romaine est ainsi marquée par des conjurations fomentées dans le plus grand secret et par des empoisonnements préparés dans le silence des palais : selon Xénophon dans les Helléniques, Cinadon tenta un coup d’état au IVème siècle avant J.-C., Salluste fait le récit de la conjuration de Catilina, un sénateur qui ourdit secrètement un complot visant à éliminer l’élite politique pour prendre le pouvoir, et Tacite raconte comment Agrippine a fomenté l’assassinat de l’empereur Claude, son époux. Dans le domaine religieux, les Anciens vénèrent la déesse du silence, Lara, punie pour avoir trop parlé, selon Ovide ; on lui offre des sacrifices pour empêcher les médisances. Grecs et Romains participent aussi à des cérémonies secrètes relevant d’une pratique spirituelle personnelle et intime ; les mystères d’Eleusis connaissent un rayonnement dans toute la Grèce et l’orphisme, l’une des religions les plus mystiques de l’Antiquité, influencera le christianisme primitif.

Enfin, le secret, les énigmes, les machinations et les mystères occupent une large place dans l’imaginaire des Grecs et des Romains et le silence fait partie de l’exercice philosophique.

Ulysse invente une ruse pour investir la cité troyenne : il construit avec ses compagnons un immense cheval renfermant une vingtaine de guerriers. Au chant IV de L’Odyssée, Ménélas fait l’éloge du héros aux mille ruses :

« Ce héros courageux osa s’introduire dans le cheval de bois au moyen duquel nous pénétrâmes, nous, les plus braves des Grecs, pour porter aux Troyens le carnage et la mort. Inspirée sans doute par un dieu qui voulait combler de gloire les Troyens, tu vins, ô Hélène, suivie du divin Déiphobe, près de nos creuses embûches, et tu en fis trois fois le tour en les touchant de tes blanches mains, et tu appelas par leurs noms les plus illustres des Grecs en imitant la voix de leurs épouses. Assis au milieu des guerriers, moi, Diomède et le divin Ulysse, nous t’entendîmes appeler. A ces accents, le fils de Tydée et moi nous nous élançâmes tout à coup pour sortir ou du moins pour répondre du fond de notre retraite ; mais Ulysse nous arrêta ; il contint notre ardeur, et tous les autres fils des Achéens gardèrent un profond silence. Anticlus seul voulut t’adresser la parole ; mais Ulysse de ses mains robustes lui ferma fortement la bouche et le retint jusqu’au moment où Minerve-Pallas t’éloigna de ces lieux. C’est ainsi que ce héros sauva l’armée. ».

Au théâtre, les secrets et les silences sont souvent les ressorts essentiels de la tragédie : le secret des origines fonde, en effet, Œdipe Roi de Sophocle, le spectacle tragique repose sur la dissimulation ou les non-dits et les scènes de confidences sont des scènes typiques au cours desquelles les personnages confient de lourds secrets.

En philosophie, Platon, héritier de Pythagore, recommande le dialogue silencieux de l’âme avec elle-même : la noêsis, c’est-à-dire la raison intuitive, s’exerce dans le silence.

Terminons par un vers du poète Pindare extrait des Odes néméennes : « Le silence est la plus haute sagesse de l’homme ».

Mais Chut ! Il est temps de se taire pour laisser courir votre imagination…

Christophe Bouchoucha, IA-IPR de Lettres