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L'oligarchie mulhousienne
vers 1830

Par André Studer

Publié le à définir

Un patronyme domine de loin parmi les élites, celui des Koechlin. Viennent ensuite cinq autres noms, souvent portés également, ceux de Schlumberger, Dollfus, Mieg, Thierry et Heilmann. D’autres sont moins courants, mais portés par deux ou trois chefs de familles de la classe dirigeante, à savoir les Hofer, Ziegler, Blech, Reber, Weber, Bourcart, Huguenin, Naegely ou Meyer. Enfin, il faudra évoquer aussi certains individus qui descendent parfois de familles industrielles du XVIIIe siècle mais qui sont, au premier tiers du XIXe, les seuls de leur nom à occuper une place dans l’oligarchie mulhousienne.

Comment appréhender cette oligarchie ?Revenir au début du texte

Des sources multiples…

Dans un premier temps, à partir de documents qui datent de la fin du règne de Charles X (1824-1830) et du début du règne de Louis-Philippe (1838-1894), on cherchera à faire apparaître les noms de familles comme d’individus qui appartiennent aux créateurs et aux dirigeants d’entreprises industrielles et de chiffrer leur importance.

Plusieurs types de documents peuvent être utiles pour trouver des informations relatives aux grandes familles mulhousiennes :

Le recensement de 1836

Ce recensement, dont la lecture est relativement aisée et le nombre de pages relativement modeste, mentionne plus de 60 fabricants et un seul manufacturier, André Koechlin. Si ce recensement permet d’appréhender la taille des familles et l’importance de la domesticité, il ne comporte aucune mention des rues.

Des recensements antérieurs

Les données de ce recensement peuvent être comparées à des listes un peu antérieures :

À la fin des années 1820, environ 40 patrons mulhousiens paient un cens supérieur à 300 francs.

Les enquêtes industrielles

On peut aussi établir une liste de patrons d’après les enquêtes industrielles de 1825 et 1841, mais les différences entre les entreprises sont considérables et les noms des associés sont souvent occultés.

Les patrons se retrouvent aussi parmi les membres de la loge maçonnique mulhousienne, créée en 1807 et surtout ceux de la Société industrielle de Mulhouse, fondée, à l’instigation de Godefroi Engelmann, en 1826.

L'état civil

On peut aussi parcourir l’état civil, examiner de près les mariages à Mulhouse avant et après 1830 : relever le nom des professions, examiner les liens de parenté, s’interroger sur le choix des témoins, sur la qualité des signatures…

Quant aux familles mulhousiennes et aux individus qui figurent dans le Nouveau Dictionnaire de biographie alsacienne, ne font-ils pas incontestablement partie de l’élite de la société de l’époque ?

… qui dessinent les contours de cette oligarchie mulhousienne

De la confrontation des diverses données, on pourra évaluer l’importance numérique de cette oligarchie. Combien de noms de famille et combien d’individus font incontestablement partie de cette oligarchie ? Faut-il être nécessairement riche, exercer tel ou tel métier ou fonction, faire partie de telle ou telle organisation, remplir une des conditions cela suffit-il ? Combien d’individus font-ils incontestablement partie de cette oligarchie ?

Nous évoquerons aussi ceux qui, originaires de Mulhouse, se sont fixés dans les environs, de Dornach ou Riedisheim à Sainte-Marie-aux-Mines ou Lörrach, en passant par Lutterbach, Masevaux, Cernay, la vallée de Thann, Guebwiller…

Pour répondre à ces questions, au vu des documents disponibles, c’est la période des deux derniers rois de France, plus précisément celle de 1828-1836, qui a été retenue : peut-on mettre des noms sur les dirigeants de la cité ? Quels sont alors les noms d’individus ou de familles qui reviennent régulièrement dans les sources citées ci-dessus ?

Les Koechlin, un leadership incontestableRevenir au début du texte

Si tous les Koechlin ne sont pas fabricants ou négociants, le recensement de 1836 permet de relever douze familles Koechlin dont le chef exerce une de ces professions.

À titre d’exemple on peut citer André, le seul à qui le recenseur attribue l’étiquette de manufacturier, tous les autres patrons n'étant que des fabricants : sa famille, qui habite au Hasenrain, près de la limite avec la commune de Brunstatt, occupe le dernier rang du recensement. André est alors âgé de 48 ans et son épouse, Ursule, née Dollfus, en a 41. Trois enfants, âgés de 12 à 6 ans, vivent avec eux, ainsi que sept domestiques hommes et cinq servantes : c’est la famille la mieux servie de tout Mulhouse !

Les onze autres Koechlin ont au maximum cinq domestiques ou servantes. Trois sont veufs : Nicolas, 59 ans, député en exercice, veuf pour la seconde fois, cousin d’André, qui vit avec son fils prénommé Nicolas comme son père et sa fille Caroline, âgés respectivement de 24 et 17 ans, Jacques, 55 ans, ainsi que Jean, 62 ans. Quatre de ces Koechlin portent aussi, pour ne pas être confondus, le patronyme de leur épouse : il s’agit de Daniel Koechlin Schouch, de Daniel Koechlin Ziegler, de Joseph Koechlin Schlumberger et de Jean Koechlin Dollfus. Manquent encore dans la liste :

Six ans avant le recensement, 11 Koechlin figurent sur la liste des électeurs, ce qui signifie qu'ils paient un cens supérieur à 300 francs dont 8 parmi ceux cités précédemment : André, les deux Daniel, les deux Jean, Nicolas, Ferdinand. C’est Nicolas qui est, de loin, le plus imposé, devant Daniel Koechlin Schouch, puis ex æquo André, Ferdinand, Jacques et Henri, rentier. Ce dernier n’est pas recensé à Mulhouse en 1836 : réside-t-il alors à Ferrette vu que, déjà en 1830, il est retiré des affaires car il ne paie pas de patente ?

Dans la longue liste des imposés mulhousiens, ce sont 5 Koechlin, tous fabricants, qui figurent parmi les 34 plus riches dont 25 sont des fabricants : Nicolas Koechlin est le 2e plus imposé des Mulhousiens et André le 5e. Jean Koechlin Dollfus est 14e, Daniel Koechlin Schouch et Ferdinand Koechlin sont un peu plus loin dans la hiérarchie. Cinquante-six Mulhousiens paient un cens compris entre 200 et 300 francs et, parmi eux, on compte 5 autres Koechlin.

Autres patronymes courantsRevenir au début du texte

Si nul autre patronyme n’est aussi bien représenté dans l’oligarchie mulhousienne que celui des Koechlin, quelques familles tirent néanmoins leur épingle du jeu.

Les Schlumberger

J.-G. Schlumberger-Steiner

J.-G. Schlumberger-Steiner
Portrait Société industrielle de Mulhouse, Mulhouse : Vve Bader, 1902
Photo et coll. BNU Strasbourg (ref. 627130)

Les Schlumberger sont cinq à figurer sur la liste de tous les imposés mulhousiens, quatre étant désignés comme fabricants. Parmi eux, trois paient un sens supérieur à 300 francs :

Dans le recensement de 1836, on peut relever plusieurs fabricants Schlumberger :

D’après ce document, les fabricants Schlumberger rivalisent avec les Koechlin mais ils ne sont que cinq contre onze Koechlin sur la liste électorale de 1830. Ces cinq Schlumberger sont presque les mêmes que ceux de la liste de tous les imposés mulhousiens. Seul Charles, commissionnaire de marchandises prend la place de Henri.

Les Dollfus

Les Dollfus, autre grand nom de la bourgeoisie mulhousienne, sont un peu en retrait. Les documents fiscaux mentionnent quatre noms si on tient compte de Jean Dollfus, qui apparaît sur une liste complémentaire en compagnie de Jean Grosjean ainsi que de Godefroi et Henri Hofer. Jean Dollfus serait le huitième plus imposé des électeurs payant un cens de plus de 300 francs. Sur la liste initiale apparaissent Dollfus Gaspard et, surtout, Dollfus Daniel, sixième plus imposé ainsi que Dollfus Mathieu, troisième plus imposé.

Comme les Koechlin, ils sont cinq, tous fabricants parmi les plus imposés de tous les Mulhousiens : aux quatre précédents s’ajoute Émile. C’est toujours Mathieu le mieux placé, troisième, juste derrière Nicolas Koechlin, deuxième.

Le recensement de 1836 ne mentionne que quatre Dollfus que l’on peut placer dans la catégorie des élites. Deux d'entre eux sont, très certainement, des négociants, Daniel et Émile (pas leurs frères Jean et Mathieu : un document de l’époque dit que Mathieu réside à Paris et Jean à Dornach).

Les Mieg

Les Mieg sont au nombre de deux sur le document imprimé, Charles et Mathieu, tous deux qualifiés de fabricants. Ils sont quatre fabricants sur le document manuscrit, les deux qui sont le plus cités étant Jean et Georges, très peu imposés. Le plus imposé des quatre est, à chaque fois, Charles mais celui-ci n’occupe qu’un très modeste rang, le vingt-et-unième pour le document imprimé et le dix-neuvième pour le document manuscrit.

D’après le recensement, leur train de vie doit être plus modeste aussi que celui des familles citées plus haut.

Les Thierry

Les Thierry, comme les Mieg, sont deux à figurer sur le document imprimé et quatre sur le document manuscrit. Alors que deux sont beaucoup imposés, à savoir Jean Ulrich Thierry Mieg et Mathias Thierry, deux autres sont très peu imposés, Charles Jonas Thierry et Mathieu Thierry. Jean Ulrich est l'un des plus gros contribuables mulhousiens : il occupe le quatrième rang si l’on considère le document imprimé et le sixième rang si l’on considère l’autre.

En 1836, Jean Ulrich n’est plus de ce monde mais sa veuve, Anne Catherine née Mieg, 60 ans, est chef d’un ménage qui comprend deux fils célibataires de 21 et 16 ans et deux servantes. Sont recensés, immédiatement après elle, ses deux fils mariés, tous deux fabricants : le premier, Mathieu, a épousé Judith Blech et a quatre enfants ; le second, Charles (Jonas ?), époux de Catherine Heilmann, a trois enfants.

Les autres Thierry du recensement sont :

Les Heilmann

Un autre des patronymes qui se retrouvent plus de deux fois dans les différents documents, est celui de Heilmann. En effet, ils sont trois Mulhousiens à figurer sur le document imprimé (dont un seul fabricant), et quatre sur le document manuscrit sont qualifiés de fabricants : ces quatre hommes sont peu imposés, seul Ferdinand paie un cens de plus de 200 francs. Ce sont en fait sept personnes différentes et il n’y a pas de doublon comme c’était souvent le cas pour les patronymes présentés plus haut.

Nous pouvons compter cinq Heilmann, négociants ou fabricants, dans le recensement de 1836. Nous avons déjà cité plus haut Jacques Heilmann, fabricant, 64 ans. Le plus connu est Josué Heilmann, 40 ans et fabricant, marié à Eugénie Koechlin. Il a six enfants de 14 à 4 ans et une seule servante. Les trois autres sont les négociants Albert, 31 ans, et Édouard, 33 ans, qui ont épousé respectivement Sophie et Eugénie Mantz ainsi que le fabricant Jean-Jacques Heilmann, 37 ans, époux d’Émilie Baumgartner, 31 ans, qui a trois enfants et deux servantes. Parmi ces cinq Heilmann, seuls Josué et Édouard figurent sur un de nos documents fiscaux.

Les Hofer

Le patronyme Hofer, très courant au XVIIIe siècle, est plus rare que ceux évoqués plus haut.

On relève deux Hofer dans chacun des deux documents fiscaux, en fait sur une liste additionnelle au document imprimé, et trois Hofer dans le recensement. Ces trois derniers sont :

Le document manuscrit mentionne Mathieu et Geoffroi Hofer, très peu imposés, beaucoup moins que Godefroi et Henri Hofer de la liste additionnelle au document imprimé.

Les Bourcart et les Schwartz

Deux patronymes sont à part en raison de leur absence sur la liste imprimée des électeurs mulhousiens de 1830.

Les Schwartz

Notre documentation ne mentionne que très peu de Schwartz. Le seul Schwartz qui figure dans le document fiscal manuscrit est Édouard, coloriste. Deux Schwartz fabricants apparaissent dans le recensement : l’un est son frère, déjà nommé un peu plus haut, Laurent Schwartz, 34 ans, époux de Judith Thierry, 25 ans, une fille de un an et deux servantes ; l’autre est son cousin Charles, âgé de 45 ans, marié à Henriette Koechlin, 37 ans, sans enfant.

Les Bourcart

Un seul Bourcart, Rodolphe, fait partie des vingt-cinq fabricants les plus imposés de la liste manuscrite : comme les fabricants trustent les treize premières places, Rodolphe se retrouve au neuvième rang à la fois des fabricants et des Mulhousiens en général. Le recensement de 1836 l’appelle Jean Rodolphe. Il a alors 56 ans, est marié à Élisabeth Koechlin, a un fils de 21 ans, Émile, et deux domestiques.

Dans le même secteur géographique que Rodolphe vivent trois autres Bourcart, tous trois négociants, qui sont plus jeunes que lui, n’ont chacun qu’un fils ou une fille, mais trois ou quatre domestiques : ce sont Camille, marié à Amélie Koechlin, Jules, marié à Emma Dolder et Jacques, marié à Adèle Dollfus.

Les patronymes rares de patronsRevenir au début du texte

Ceux portés par deux ou trois personnes

On pourrait citer encore parmi les noms de famille doubles ou triples :

Nous écarterons de notre oligarchie : deux Franck, Alexandre et Frédéric deux Katz. En effet aucun Franck , aucun Katz ne font partie de la SIM.

Ceux qui ne sont mentionnés qu’une seule fois

Font partie de cette catégorie :

Le recensement mentionne encore d’autres fabricants parmi lesquels nous ne retiendrons que Jean Jacques Guth qui a 30 ans en 1836, époux de Sophie Hirn ; il a deux jeunes enfants et une servante.

Tous ces noms, trente-trois en tout, ont un autre point commun, c’est qu’on trouve pour chacun d’entre eux des personnes membres de la Société Industrielle de Mulhouse pendant la période 1826 à 1870… et souvent au-delà encore.

Dans 30% des cas, les noms de famille des épouses diffèrent de ceux des époux. Si on classe le nom des épouses citées dans notre texte ci-dessus, on constate que certains noms de famille sont propres aux épouses comme Schouch, Steiner, Stribeck, Didié, Ausset… Inversement, aucune épouse ne porte le nom de Naegely, Bock, Fries, Weber, Engelmann, Wild ou Lischy. C’est lié au fait que certains Mulhousiens de la classe aisée trouvent leur conjointe à l’extérieur de Mulhouse, parfois dans le voisinage, comme X. Zuber de Rixheim, qui est mariée à Y. de Mulhouse, parfois de plus loin, voire même à l’étranger.