- CRDP d'Alsace - Banque Numérique du Patrimoine Alsacien -

La formation initiale

Par André Studer

Publié le 20 avril 2012

L’étude attentive d’un corpus de plus de cinquante notices biographiques, complété au besoin par quelques autres documents, permet de dresser un tableau des jeunes années des futurs membres de la Société industrielle de Mulhouse, celles qui ont vu leur formation.

L’école primaire (avant 1810)Revenir au début du texte

Manufacture de papiers peints de Rixheim

Manufacture de papiers peints de Rixheim
S.l : s.n, 19--
Photo et coll. BNU Strasbourg (ref. 615858)

Quand Mulhouse disposait uniquement d’écoles primaires, à peu près tous les futurs industriels qui y naquirent fréquentèrent ces petites écoles plusieurs années durant. Ensuite, leurs itinéraires divergeaient.

Certains passèrent directement de l’école primaire à l’entreprise : ce fut le cas de Michel Spoerlin qui, dès l’âge de treize ans, devint apprenti dans la manufacture de papiers peints de Rixheim.

Mise en pension

D’autres furent envoyés en pension en Alsace. C’est ainsi qu’Édouard Schwartz passa deux années, de l’âge de douze à quatorze ans semble-t-il, auprès du pasteur Mœder à Sainte-Marie-aux-Mines, tandis que Frédéric Zuber fut placé à Colmar chez le pasteur Rieder.

Mise en pension des plus jeunes

Il fréquenta d’abord les écoles alors si incomplètes de notre ville et en 1810, fut mis en pension à Sainte-Marie-aux-Mines avec deux de ses frères, chez le pasteur Moeder. C’est là qu’il reçut les premiers éléments de cette éducation solide et morale qui devait servir de base à une existence toute de devoir et de dévouement. Mais l’instruction qu’il pouvait puiser sous ce maître étant trop insuffisante, il fut placé, deux ans après, comme pensionnaire au lycée de Nancy, où il mérita d’être cité comme un élève modèle. En 1817, il fut rappelé par son père à Cernay, et y fit, dans l’établissement de MM. Gaspard Dollfus et Cie, son apprentissage de coloriste et de fabricant d’indienne.

Notice nécrologique d'Édouard Schwartz né en 1798, aîné de cinq frères

Formation initiale en Suisse

D’autres enfin, pour diverses raisons, séjournèrent plus ou moins longuement en territoire helvétique : il en alla ainsi de Jean-Georges Mieg à Vevey, de Joseph Koechlin-Schlumberger, qui vécut à Yverdon de ses onze à treize ans, ou encore de Josué de Heilmann qui y passa lui aussi une partie de son adolescence, de treize à quinze ans.

Plusieurs jeunes Mulhousiens transitèrent par Aarau (Daniel Dollfus-Ausset), Lausanne (Jacques Hartmann-Liebach) ou Neuchâtel (Henri Thierry, Auguste Scheurer-Rott), tandis que d’autres fréquentèrent les instituts de Fellenberg à Hofwyl (Jean-Jacques Bourcart). Jean Dollfus connut successivement deux établissements suisses, à Aarau et Neuchâtel ; son frère Charles-Émile, pour sa part, en fréquenta trois, à Saint-Gall, Hofwyl et Lausanne.

La Suisse, terre de formation

  • Jacques Hartmann-Liebach

Né à Mulhouse, le 30 août 1794, d’Antoine Hartmann et de Marguerite Schlumberger, il reçut une éducation qui le prépara à entrer de bonne heure dans la vie pratique et dans l’industrie à laquelle il consacra sa vie presque entière. Mis en pension à Lausanne pour y étudier la langue française, il en revint deux ans plus tard et entra en apprentissage dans la maison Dollfus-Mieg et Cie.

  • Josué Heilmann

[Né en 1796, il quitte] pour la première fois la maison paternelle en 1809, pour entrer dans l’institut Pestalozzi, à Yverdun (…) Rappeler un fait qui, d’après le dire de Josué Heilmann, fit une impression profonde sur lui, et fut en partie cause de la direction que prirent plus tard ses idées. Il racontait lui-même que, dans une de ses excursions en Suisse, il entendit un jour un professeur dire à ses élèves : [/i]On ne saurait faire de grandes choses si l’on se demandait toujours combien cela me rapportera-t-il ? Ces paroles frappèrent vivement sa jeune imagination et firent naître en lui cette loyauté et ce désintéressement extrêmes, dont il a donné tant de preuves dans sa vie. (…)

  • Daniel Dollfus-Ausset

Comme presque toute la jeunesse de cette époque, en suite probablement de relations qui venaient à peine de se rompre, il a été envoyé en Suisse pour achever son éduction première et placé dans un établissement très renommé alors, l’école cantonale d’Aarau.

  • Jean Jacques Bourcart

Après avoir passé les premières années de sa vie auprès de son père, qui s’y trouvait établi, il fut envoyé en Suisse, chez M. de Fellenberg, pour y faire ses études ; comme c’était alors l’usage chez un grand nombre de familles de notre ville, où on ne trouvait rien au-dessus des écoles primaires, pour l’instruction de la jeunesse.

  • Charles-Émile Dollfus

Ne trouvant auprès d’elles [les écoles primaires] aucun établissement où un jeune homme pût faire des études quelque peu sérieuses, la plupart des familles aisées étaient dans l’usage d’envoyer leurs enfants en Suisse, en souvenir de l’antique alliance qui avait si longtemps uni les deux pays. C’est ainsi qu’Émile Dollfus fut confié de 1812 à 1816, aux soins d’un ancien élève de Pestalozzi, M. Zuberbühler, de Saint-Gall. Il fut placé ensuite chez M. de Fellenberg, à Hofwyl, canton de Berne, où il resta dix mois environ, et de là alla passer deux ans à l’institution de M. Sutter, à Lausanne.

Quelques cas particuliers

Parmi les cas particuliers, on relève que la notice biographique de Jean Georges Schlumberger-Steiner, entré à quatorze ans dans une maison de commerce, est muette sur son parcours scolaire : il n’est cependant pas exclu qu’il ait quitté Mulhouse, comme tant d’autres, pendant quelque temps.

Quel parcours scolaire ?

Dès l’âge de 14 ans, il entra dans une maison de commerce de celle ville, où à l’aide de ses facultés naturelles, il acquit dans peu d’années, toutes les connaissances nécessaires, pour rendre des services distingués dans diverses maisons où il travailla plus tard. En 1815, il devint associé de son père, fabricant de draps, et ce ne fut qu’en 1818 qu’il entreprit la fabrication de ce même article pour son propre compte ; mais son goût prédominant le décida bientôt pour la partie cotonnière, il abandonna donc la laine, pour se mettre dans son industrie favorite.

Notice nécrologique de M. Jean Georges Schlumberger-Steiner

Après un cursus scolaire que sa notice ne précise pas non plus, Daniel Koechlin, à quinze ans, se rendit à Paris pour y suivre des cours de chimie. Du fait de l’importance que prenait cette discipline scientifique dans l’industrie de l’impression sur étoffes, d’autres jeunes gens devaient bientôt suivre son exemple.

Et après le collège ? (dès 1810)Revenir au début du texte

La donne changea quelque peu quand la ville de Mulhouse fut pourvue d’un collège, à partir des années 1810. Bon nombre des jeunes gens destinés à diriger l’industrie de la région y firent désormais leurs études.

École de filature et de tissage de Mulhouse

École de filature et de tissage de Mulhouse
Grav. C. E. Thiery, 1876
Photo et coll. BNU Strasbourg (ref. 615731)

L'apprentissage

Un nombre important d’entre eux, sitôt le collège quitté, entrèrent plus ou moins précocement en apprentissage : dès quatorze ans pour Édouard Thierry-Mieg, quinze ans pour Paul Heilmann-Ducommun, seize ans pour Henri Ziegler et Auguste Lalance, dix-sept ans pour Gaspard Ziegler, et à un âge non précisé pour Jean Mieg-Koechlin, Lazare Lantz, Frédéric Engel…

Les formations spécialisées

D’autres, après le collège, fréquentèrent les établissements mulhousiens de formation aux carrières de l’entreprise, créés à partir de 1828.

C’est ainsi qu’Henry Schwartz fréquenta l’École professionnelle de Mulhouse, avant d’entrer comme apprenti aux établissements André Koechlin. Émile Gluck suivit le même parcours avant d’entrer, à seize ans, chez Schwartz Trapp et Cie. Rodolphe Bourcart et Édouard Dollfus-Flach furent formés à l’École de filature et de tissage. Gustave Adolphe Schœn, après le collège toujours, suivit les cours de l’École de chimie, puis entra comme stagiaire dans l’usine d’un de ses oncles, nommé Franck.

D’autres, en revanche, boudèrent le collège de Mulhouse et poursuivirent ailleurs leurs études secondaires. Certains furent élèves du Gymnase de Strasbourg, à l’exemple d’Ivan et Ernest Zuber, ou encore des fils d’Auguste Scheurer, Auguste Scheurer-Kestner et Albert Scheurer.

C’est à Nancy qu’étudièrent, quant à eux, les frères Schwartz : Édouard, entre 1812 et 1817, fut pensionnaire au lycée de Nancy, où il mérita d’être cité comme un élève modèle, Léonard en sortit après avoir parcouru avec succès les classes de l’établissement, et leur cadet Henri les imita.

Frédéric Engel-Dollfus

Frédéric Engel-Dollfus
Portrait Société industrielle de Mulhouse, Mulhouse : Vve Bader, 1902
Photo et coll. BNU Strasbourg (ref. 627159)

Certains furent même envoyés à Paris par leur famille : tel fut le cas de Frédéric Engel-Dollfus, arrivé dans la capitale dès l’âge de douze ans alors qu’il n’avait peut-être suivi jusque-là que des cours à domicile.

Il intégra le prestigieux lycée Henri-IV et se destinait à l’École polytechnique ; cependant, sa famille s’opposa à la poursuite de ses études et lui imposa un retour en Alsace.

Son fils Frédéric Engel-Gros et Auguste Dollfus accomplirent également leurs études secondaires dans la capitale, en l’espèce, au collège Sainte-Barbe.

Frédéric Engel-Dollfus à Paris

Des leçons particulières lui procurèrent les premières connaissances, jusqu’au moment où, âgé de douze ans seulement, il fut envoyé en pension à Paris. Il ne tarda pas à être à même de suivre les cours du Collège Henri IV, où il se prépara sérieusement aux examens pour l’Ecole Polytechnique. Ses parents parvinrent, non sans peine, à le décider à rentrer en Alsace.

Enfin, après l’annexion de 1871, certains jeunes gens fréquentèrent aussi le lycée de Belfort : ce fut par exemple le cas de Léon Mieg.

Évolution au XIXe siècle : Paris, un laboratoireRevenir au début du texte

Plus on avançait dans le siècle, plus les études des futurs cadres industriels tendaient à s’allonger, débouchant sur des nouvelles formations utiles pour leur carrière ; certains obtinrent même des diplômes prestigieux. Paris attira un nombre croissant de jeunes Mulhousiens, dans un premier temps essentiellement attirés par des études de chimie, puis par des formations de plus en plus diverses. Parmi les premiers à gagner la capitale, outre Daniel Koechlin, on peut citer Daniel Dollfus-Ausset qui, en 1814 et 1815, s’y consacra à la chimie et aux sciences physiques, ou encore Jean-Jacques Bourcart qui y étudia de 1818 à 1820 les sciences et les arts industriels.

Dans les années 1820, Auguste Scheurer-Rott et Fritz Blech firent leurs études à Paris.

Tous deux suivirent des cours de chimie, mais le second se perfectionna aussi en mathématiques. Scheurer-Rott était monté à Paris à vingt ans, après avoir fréquenté les facultés de sciences et de lettres de Strasbourg. La notice de Fritz Blech est muette quant à ses études jusqu’à l’âge de dix-huit ans.

Auguste Scheurer-Rott

Auguste Scheurer-Rott
Portrait Société industrielle de Mulhouse, Mulhouse : Vve Bader, 1902
Photo et coll. BNU Strasbourg (ref. 627502)

Fritz Blech

Fritz Blech
Portrait Société industrielle de Mulhouse, Mulhouse : Vve Bader, 1902
Photo et coll. BNU Strasbourg (ref. 627456)

Camille Kœchlin bénéficia lui aussi d’un solide enseignement en chimie à Paris, de 1827 à 1830 : sa notice précise que c’était un privilège d’y étudier en un temps où les fils d’industriels qui préludaient aux travaux de l’usine par de fortes études étaient rares.

Paris, un passage obligé

  • Fritz Blech

Il fut envoyé en 1826 à Paris pour y suivre les cours qui devraient terminer son éducation. Après avoir passé à Paris deux années pendant lesquelles Fritz Blech fit une étude spéciale de la Chimie et des Mathématiques, il revint à Mulhouse joindre la pratique à la théorie, en appliquant journellement dans l’établissement de son père les connaissances qu’il avait acquises.

  • Daniel Dollfus-Ausset

En 1814 et 1815, il s’est rendu à Paris pour y étudier la chimie sous un grand maître, l’illustre M.Chevreul. Il ne négligea pas la physique, suivant assidûment les cours du professeur Trémery. À l’âge de 18 ans déjà, M. Daniel Dollfus dut entrer dans la maison industrielle de son père, qui était très valétudinaire.

  • Jean Jacques Bourcart

À son retour en France, après la mort de son père, il se rendit à Paris [où il] s’occupa activement, de 1818 à 1820, d’études à la fois théoriques et pratiques sur les sciences et les arts industriels.

  • Charles-Émile Dollfus

Vers la fin de 1821, il se rendit à Paris, où il demeura jusqu’en 1823, assistant assidûment aux cours savants et substantiels du Conservatoire des arts et métiers, et s’occupant simultanément de dessin de machines, sous l’habile direction de M. Leblanc (…).

  • Daniel Koechlin

Notre ville était loin de posséder à cette époque les puissants moyens d’instruction que nous y avons vus depuis. On n’y trouvait rien au-dessus de l’instruction primaire, et les jeunes gens étaient obligés de chercher au-dehors, en Suisse ordinairement, un enseignement plus relevé. Cependant c’est ailleurs que s’adressaient les familles, lorsqu’il s’agissaient d’un enseignement spécial ; et c’est ainsi que notre regretté collègue fut envoyé à Paris dès l’âge de 15 ans. Il y suivit pendant plusieurs années, les cours de chimie de Fourcroy, pendant qu’il travaillait comme apprenti dans une maroquinerie du faubourg Saint-Marceau…Nicolas Koechlin ne tarda pas à le rappeler de Paris, et se l’associa en qualité de chimiste.

  • Frédéric Engel-Dollfus

Des leçons particulières lui procurèrent les premières connaissances, jusqu’au moment où, âgé de douze ans seulement, il fut envoyé en pension à Paris. Il ne tarda pas à être à même de suivre les cours du Collège Henri IV, où il se prépara sérieusement aux examens pour l’École Polytechnique. (…) Ses parents parvinrent, non sans peine, à le décider à rentrer en Alsace.

  • Jean Daniel Dollfus

Après avoir terminé de bonnes études scientifiques au collège de cette ville [Mulhouse], où il faisait preuve déjà de beaucoup de jugement et d’intelligence, il partit pour Paris à la fin de l’année 1838 pour y suivre d’abord les leçons de l’institution Massin, et ensuite les cours publics des grands maîtres de la science, à la Sorbonne et au Collège de France. En 1841, déjà pourvu de connaissances théoriques étendues, il revenait en Alsace, et entrait comme élève préparateur au laboratoire de M. Persoz, alors professeur de chimie de la faculté de sciences de Strasbourg.

À partir des années 1830, les futurs membres de la SIM furent encore plus nombreux à fréquenter les écoles et les laboratoires parisiens. Certains en revinrent diplômés de l’École Centrale, comme Jean Schmerber, Gustave Dollfus ou Théodore Schlumberger. D’autres – comme Jean Daniel Dollfus, Auguste Scheurer-Kestner, Auguste Thierry-Mieg, Edouard Albert Schlumberger, Albert Scheurer – imitèrent leurs devanciers et se vouèrent encore et toujours à la chimie, en suivant les cours de maîtres particulièrement prestigieux, dont les noms sont cités maintes fois dans les notices biographiques : Fourcroy, Chevreul, Thénard, Persoz…

Quelques parcours atypiquesRevenir au début du texte

Certains futurs membres de la SIM eurent des parcours atypiques.

On peut évoquer ceux qui, dès l’âge de sept ans, furent envoyés à Lenzburg, comme Édouard Schwartz fils, Ivan Zuber et sans doute Émile Burnat.

Édouard Schwartz fils

Édouard Schwartz fils
Portrait Société industrielle de Mulhouse, Mulhouse : Vve Bader, 1902
Photo et coll. BNU Strasbourg (ref. 621383)

Yvan Zuber

Yvan Zuber
Portrait anonyme, Strasbourg : PAA, XIXe
Photo et coll. BNU Strasbourg (ref. 674256)

Si le premier vint finir ses études au collège de Mulhouse, puis son apprentissage commercial dans la maison Vaucher et Cie de la ville, les deux autres entrèrent à l’École centrale de Paris. Ivan Zuber en fut rappelé avant la fin du cycle pour travailler dans l’entreprise familiale, mais Émile Burnat décrocha, au bout de quatre années d’études, son diplôme d’ingénieur spécialisé en métallurgie.