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La politique du Magistrat

Par Anne Rauner

Publié le à définir

Le Magistrat tente tant bien que mal d’améliorer les conditions de vie dans la ville. Des règlements sont édictés régulièrement, en particulier aux XVe-XVIe siècles, pour limiter les risques d’incendie et pour remédier aux problèmes d’hygiène et de circulation. Les autorités urbaines prêtent également une attention toute spéciale à la cathédrale, symbole de la puissance de la ville.

Lutter contre l'incendieRevenir au début du texte

À la fin du Moyen Âge, l’incendie reste une menace majeure pour les villes et Strasbourg n’échappe pas à la règle, d’autant plus que beaucoup d’habitations y sont construites en pan de bois (ou colombages).

Les mesures de prévention

Aussi le Magistrat prend-il des mesures de prévention. Il cherche à supprimer les risques inutiles en interdisant en 1418 les feux de la Saint-Jean dans la cité et dans ses faubourgs.

Surtout, il légifère pour que de l’eau soit disponible facilement dans n’importe quel quartier si un incendie se déclare. À côté de chaque puits doit se trouver l’équivalent de deux demi-foudres pour pallier un éventuel manque d’eau dans le puits ; tout propriétaire d’un puits doit disposer d’un demi-foudre d’eau utilisable en cas de danger ; devant chaque maison, un récipient d’eau d’un omen doit être placé devant la porte. Municipalité et particuliers sont donc concernés par la lutte contre le feu.

Le Magistrat cherche également à limiter les risques en prenant des décisions d’ordre urbanistique. Il interdit par exemple les encorbellements trop larges et sanctionne ceux qui, comme la famille Lauth, contreviennent à la règle.

Inscription du portail sud de la cathédrale

Inscription du portail sud de la cathédrale
Photo Pierre Kessler, 2012
Document CRDP d'Alsace

Pour que tous sachent quelle largeur maximum d’encorbellement est tolérée, l’inscription Dies ist die Masz des Uberhanges (Ceci est la mesure de l’encorbellement) est sculptée au-dessus du trait qui correspond à la largeur de l’encorbellement : il mesure 108 cm, soit environ deux coudées.

Elle est gravée sur l’un des murs de la façade sud de la cathédrale, près du portail de l’évêque, à environ deux mètres de hauteur. Le lieu n’a pas été choisi au hasard : la cathédrale est le bâtiment central de la ville, son symbole, et sur le parvis du portail méridional ont lieu les grands actes judiciaires et politiques de la ville. L’inscription a donc valeur de loi et elle est visible de tous.

De nombreuses maisons strasbourgeoises sont dotées d’encorbellements qui surplombent la rue : pour disposer de plus d’espace, les étages sont construits en saillie et soutenus par des corbeaux, parfois par des piliers. Jusqu’à la fin du XIIIe siècle, chaque propriétaire était libre de choisir la taille de l’encorbellement, en fonction de la taille de la rue : l’espace entre deux maisons construites face-à-face était donc extrêmement réduit.

Le grand incendie de 1298 qui ravage la toiture de la cathédrale et plus de 350 maisons depuis le quartier de la cathédrale jusqu’à la place Kléber change la donne : le Magistrat comprend alors le rôle majeur des encorbellements dans la propagation des incendies : le feu passe aisément d’un côté à l’autre de la rue.

Éteindre l'incendie au plus vite

Lorsqu’un incendie se déclare, le Magistrat doit agir. Des veilleurs sont postés sur la tour de la cathédrale jour et nuit pour alerter la population en cas d’émeutes, mais surtout en cas d’incendie. On sonne alors le tocsin et tous les hommes valides doivent y répondre. Jusqu’en 1473, ils devaient se rendre au poêle du métier ou de la corporation, puis tous ensemble à la cathédrale où deux membres du Magistrat prenaient la direction des opérations.

Pour gagner du temps et limiter la propagation des flammes, les autorités urbaines décident en 1473 de plusieurs points de ralliement dans la ville. Les tâches sont ensuite réparties en fonction des compétences des uns et des autres : tandis que les charpentiers et les maçons sont en première ligne, d’autres, comme les fossoyeurs et les équarrisseurs, portent l’eau depuis le puits le plus proche jusqu’au lieu du sinistre. Une fois tout danger écarté, les membres des métiers rentrent au poêle où l’on fait l’appel pour s’assurer que tous ont bien lutté contre le feu jusqu’à ce qu’il soit circonscrit.

Agir pour une ville propreRevenir au début du texte

Malgré de nombreuses tentatives pour assainir les rues strasbourgeoises au XIVe siècle, notamment grâce au pavage des principales rues, les rues restent sales au XVe et XVIe siècles et le Magistrat légifère à nouveau.

Les ordures

Le problème majeur est celui des ordures, ordures ménagères bien sûr, mais aussi toutes celles qui sont issues du travail artisanal ou des activités agricoles. Ces détritus jonchent les rues quand ils ne finissent pas dans les eaux de l’Ill.

Règlement à propos des ordures (début du XVe siècle)

Des ordures.

Le Magistrat et les membres du Conseil ont convenu que, dans cette ville, personne ne doit déverser ou déposer des ordures devant sa porte ou dans quelque endroit que ce soit, ni déverser aucune saleté ou détritus dans les rues, sauf s’il compte les charger pour les enlever dans la journée. Celui qui enfreint cette règle est condamné à une amende de 30 sous.

Personne ne doit déverser ou jeter d’ordures ou d’autres déchets dans la Bruche ou dans les fossés de la ville. Celui qui agit ainsi est condamné à une amende de 30 sous.

Par ailleurs, personne ne doit déverser ou apporter du fumier ou d’autres détritus sur les fortifications de notre ville, au pied de ses remparts ou sur les communaux, sauf s’il compte ensuite les enlever ou les faire enlever. Celui qui n’agit pas ainsi est condamné à une amende de 30 sous.

De même, si une personne a entreposé quelque chose, que ce soit de la pierre, du bois ou autre chose, sur les fortifications, sur les quais ou sur les communaux, elle doit les enlever sous trois jours. Celui qui n’agit pas ainsi est condamné à une amende de 30 sous.

Si, dans cette ville ou dans ses faubourgs, quelqu’un a déversé du fumier ou d’autres saletés ou détritus devant sa porte, sur les quais de la ville, au pied des remparts de la cité ou dans n’importe quel autre lieu, il doit les enlever ou les faire enlever pour notre ville, dans les trois jours suivants, au-delà des poteaux et des bornes qui se trouvent sur les prés et sur les communaux de la ville. Celui qui n’agit pas ainsi est condamné à une amende de 30 sous. On a chargé des gardiens de surveiller les lieux susnommés et de faire appliquer ces mesures.

Personne ne doit par ailleurs déverser des ordures, du fumier, des gravats ou d’autres détritus dans l’espace marqué par les poteaux et les bornes qui se trouvent sur les prés et sur les communaux de notre ville.

EHEBERG Karl Theodor. Verfassungs-, Verwaltungs- und Wirtschaftsgeschichte den Stadt Strassburg bis 1681. Tome 1 : Urkunden und Akten, Strasbourg, 1899, page 393 (texte n° 165).
Texte conservé aux Archives de Strasbourg (1 MR 20, fol. 155 - recto et verso).

Ce règlement du début du XVe siècle nous montre à quel point les Strasbourgeois ont l’habitude de jeter leurs détritus de toutes sortes n’importe où. Chaque paragraphe est consacré à un type d’ordures : ordures ménagères, déchets organiques (fumier, etc.) issus du travail agricole au sein de l’espace urbain (les jardins, potagers et autres vergers sont nombreux dans la ville et ses faubourgs) et de l’élevage d’animaux domestiques, détritus engendrés par les activités économiques (pierre, gravats, bois, etc.).

Le texte mentionne tous les lieux où les Strasbourgeois entreposent leurs déchets. D’abord dans la rue, à proximité des maisons. Mais les eaux de la ville sont aussi concernées : les cours d’eau naturels comme la Bruche (c’est ainsi qu’est désigné au Moyen Âge le bras sud de l’Ill, depuis les Ponts Couverts jusqu’au quai des Pêcheurs), et les cours d’eau artificiels comme les fossés (fossés le long de l’enceinte, fossé dit des Tanneurs dans la ville). D’autres lieux, qui appartiennent à la ville tout en étant à l’extérieur de l’enceinte, sont transformés en déchèterie sauvage par les habitants : les espaces situés directement au pied des remparts et les communaux – c’est-à-dire les prés que le Magistrat met à disposition des habitants pour faire paître leurs animaux.

Il est rappelé dans ce règlement que les habitants sont chargés de l’enlèvement de leurs ordures. Dès le XVe siècle, des dépotoirs, délimités par des pieux, sont prévus à cet effet dans la plaine des Bouchers et dans le bruch, au-delà de l’actuel Faubourg de Pierre. Les autorités urbaines précisent que les Strasbourgeois peuvent faire enlever les ordures, mais sans préciser qui doit le faire. Ce n’est en effet qu’à la fin du XVe siècle que le Magistrat met en place un service de nettoyage des rues : des voitures parcourent alors la ville le samedi pour ramasser les ordures ménagères.

S’il existe une petite tolérance (un délai de trois jours est laissé pour l’enlèvement des ordures), le Magistrat prévoit toutefois une amende relativement lourde pour les contrevenants, dans un but de dissuasion. Il fait par ailleurs surveiller les prés et communaux par son personnel. Les deux derniers paragraphes concernant les valets chargés de la surveillance des prés ont été barrés ; les dispositions évoquées dans ce texte ont donc été modifiées, sans que l’on sache quand.

L’application de ce texte semble avoir été difficile puisque de nombreux règlements postérieurs reviennent sur la question des déchets. Ainsi, en 1453, le Magistrat est obligé de prononcer l’interdiction de jeter les déchets dans l’Ill sous peine d’une amende de 10 sous. La mise en place d’un service de ramassage par la ville à la fin du XVe siècle montre bien que les décisions précédentes n’étaient pas réellement appliquées par la population.

Des animaux dans la ville

Autre cause d’insalubrité dans le Strasbourg du Moyen Âge tardif : la présence d’animaux dans les rues. Les chevaux ou les ânes qu’utilisent certains habitants pour transporter leurs marchandises ou pour se déplacer ne sont pas les seuls concernés. Les rues sont aussi peuplées d’animaux domestiques. Les volailles sont le plus souvent dans leurs enclos, mais les habitants - en particulier les boulangers et les bouchers - laissent paître dans la rue les porcs, vaches, bœufs, veaux qu’ils élèvent dans un but commercial ou alimentaire. À cela s’ajoute la présence de nombreux animaux morts : des rats, des souris, des chiens, des chats, etc.

Règlement de 1481 à propos des chiens et des chats crevés

Le Magistrat et le Conseil des XXI ont pris leur décision. Jusqu’à présent, dans la ville et les faubourgs, beaucoup de chiens, de chats ou d’autres animaux morts étaient jetés dans les rues ; cela ne doit désormais plus arriver. Celui qui trouve un ou plusieurs animaux morts dans sa maison doit prévenir les fossoyeurs pour qu’ils les emportent et il doit donner 2 sous à chacun de ceux qui le débarrasseront de l’animal. Mais si quelqu’un veut emporter lui-même l’animal mort en-dehors de la ville, il peut le faire aussi souvent qu’il veut, à condition qu’il en informe les fossoyeurs. Celui qui jette un cadavre d’animal dans la rue devra s’acquitter d’une amende de 2 sous, un à la ville et l’autre aux fossoyeurs aussi souvent qu’il le fera. Les rats et les souris ne sont pas concernés par la décision. Fait le lundi après la Saint-François en l’an 1481, proclamé le mercredi après la Saint-François. [8 octobre ; puis 10 octobre].

HATT Jacques. Une ville du XVe siècle. Strasbourg. Strasbourg, 1929, p. 441.
Texte conservé aux Archives de Strasbourg (1MR2, folio 112).

L’existence même de ce règlement est une preuve du grand nombre de chiens et de chats, mais aussi de souris et de rats, dans les rues de la ville. Voilà qui en dit long sur l’insalubrité des rues contre laquelle essaye de lutter le Magistrat. On peut noter que les habitants doivent payer si les services de la ville procèdent à l’enlèvement des animaux morts, hormis les rats et les souris, ce qui doit les inciter à le faire eux-mêmes.

Maîtriser la circulation dans la villeRevenir au début du texte

Les rues strasbourgeoises sont pleines de vie. Elles ne sont pas qu’un lieu de passage : les différents métiers y installent leurs étals et établis et les rues s’en trouvent très encombrées, en particulier aux alentours de la cathédrale.

Améliorer la circulation

De ce fait, mais aussi du fait de l’étroitesse des rues et de la présence d’ordures, d’animaux et d’obstacles divers dans la ville (colonnes de pierre ou de bois soutenant les encorbellements, annexes des habitations tels que des latrines, des poulaillers, etc.), la circulation urbaine est difficile. Le Magistrat cherche là encore à remédier à la situation : il règlemente par exemple la circulation à cheval dans la ville.

Règlement de 1491 à propos des chevaux

Aucun habitant de notre ville ne doit monter à cheval ou tirer un véhicule sans l’autorisation du Magistrat. De même, personne n’a le droit de circuler à cheval sans autorisation en dehors de la ville. Celui qui n’est pas chez lui ou qui n’a pas son cheval à l’écurie doit veiller à ce que ce cheval ne cause pas de dommages. Celui qui chevauche malgré tout et qui ne respecte pas le règlement, ou celui qui cause du dommage sera sévèrement sanctionné. On prendra des mesures importantes contre eux et on doit être attentif.

EHEBERG Karl Theodor. Verfassungs-, Verwaltungs- und Wirtschaftsgeschichte den Stadt Strassburg bis 1681. Tome 1 : Urkunden und Akten, Strasbourg, 1899, page 340 (texte n° 138).
Texte conservé aux Archives de Strasbourg (1MR19, folio 162 : E n°138).

Dans des rues encombrées, la circulation à cheval est difficile et le Magistrat veut la règlementer en accordant des permis de circulation. L’interdiction prononcée par le Magistrat en 1491 concerne la ville et l’espace situé en-dehors de la ville : il faut très certainement entendre par là les faubourgs, c’est-à-dire les quartiers qui ne sont pas inclus dans l’enceinte de la ville, et elle s’adresse aux habitants de la ville aussi bien qu’aux gens de passage à Strasbourg.

Dans les rues de la ville, la nuit

Aux XVe-XVIe siècle, il n’y a pas d’éclairage public la nuit, mais les rues ne sont pas désertées pour autant. On se déplace avec des lanternes ou des torches personnelles qui sont obligatoires après 21 heures en hiver ou 22 heures en été à partir de 1462. Pour éviter les accidents, chacun est prié de prendre ses dispositions pour qu’il y ait le moins d’obstacles possible pour les passants ; l’on doit par exemple fermer correctement sa cave pour que personne n’y tombe.

La cloche de 9 heures (règlement de 1462)

Le Magistrat et le Conseil des XXI ont décidé que, comme il est indiqué, personne, étranger ou habitant de la ville, ecclésiastique ou laïc, ne doit dorénavant circuler dans les rues de cette ville ou de ses faubourgs sans s’éclairer avec l’habituelle torche après que la cloche de la cathédrale, celle qui sonne le prêche pendant le carême, a annoncé la nuit.

Qui que l’on soit, que l’on circule avec ou sans lumière, tôt ou tard dans la nuit, on ne doit pas non plus pousser des cris, ni hurler, ni importuner les autres, ni se battre, ni sonner de la corne ou causer une agitation inhabituelle ; celui qui enfreint les règles susdites devra payer une amende de 10 sous. Le scharwaht, les hommes de garde et les valets de l’Ammeister sont chargés de l’inculper de par le serment qu’ils ont prêté devant le tribunal des Sept à la Pfalz ; ils ne doivent ni laisser partir le contrevenant sans qu’il ait payé une amende ni le laisser donner des explications, et ils doivent tout de suite faire payer l’amende sans exception ; celui qui a procédé à la condamnation touche le 4e denier. Celui qui ne paye pas l’amende doit être emmené à la tour et être puni selon ce que décide le Conseil.

On doit faire sonner la cloche pendant un quart d’heure, à 21 heures de la Saint-Michel [29 septembre] à Pâques et à 22 heures de Pâques à la Saint-Michel [29 septembre].

Fait le mercredi après la fête du bienheureux évêque Martin en l’an 1462. [17 novembre]

Proclamé le lundi après la Saint-Hilaire en l’an 1469, en présence de sire Diebolt von Müllenheim, chevalier. [16 janvier]

HATT Jacques. Une ville du XVe siècle. Strasbourg. Strasbourg, 1929, p. 443.
Texte conservé aux Archives de Strasbourg (1 MR 2, fol. 112).

Ce règlement du Magistrat traite de divers problèmes qui se posent à Strasbourg la nuit. Faute d’éclairage public, les habitants doivent se déplacer avec une lanterne ou une torche. D’autres sources laissent entendre qu’on cherche à éviter tout accident. Le tapage nocturne, les bagarres ou autres méfaits (des cordes tendues en travers des rues) semblent fréquents puisque divers règlements urbains cherchent à les limiter.

Une police est donc chargée par le Magistrat de surveiller les rues pendant la nuit et de punir les fauteurs de trouble avec sévérité. Elle est composée du scharwaht (le guet) et de la garde (heimliche hüt) dont les membres sont choisis au sein des métiers, ainsi que par les valets de l’Ammeister. Le tribunal des Sept, chargé de condamner les délits mineurs dans la ville, peut également intervenir, ici lorsque les contrevenants ne s’acquittent pas tout de suite de leur amende.

Ce règlement entre en application une fois que la cloche de la cathédrale a sonné le couvre-feu. Le Magistrat décide d’une heure d’hiver et d’une heure d’été en fonction de la durée du jour. Le choix de la cathédrale n’est pas innocent : c’est une façon pour le Magistrat de se poser en maître du temps dans la ville puisque la cathédrale est le symbole de son pouvoir. Un règlement de 1532 accentue encore cet usage symbolique de l’édifice puisqu’à partir de cette date, aucune cloche ne peut retentir dans la ville à midi avant que celle de la cathédrale n’ait fini d’égrener ses coups.

Les autorités municipales semblent toutefois avoir du mal à faire respecter leur décision puisque le texte est proclamé une nouvelle fois en 1462 puis en 1469.

Protéger la cathédraleRevenir au début du texte

Intérieur de la cathédrale de Strasbourg

Intérieur de la cathédrale de Strasbourg
Grav. Peter Abraham, 1630 ?
Photo et coll. BNU Strasbourg (ref. 700710)

La cathédrale est un lieu central de la cité et de la vie urbaine. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant qu’elle soit gagnée par l’agitation de la rue. Pour les Strasbourgeois, elle est un lieu de passage, de rencontres, de jeux, etc. tout autant qu’un lieu de prière. L’introduction de la Réforme ne semble pas y changer grand-chose, au moins dans les premières décennies.

Le Magistrat intervient avec un double objectif. Il cherche d’abord à éviter les dégâts matériels causés à l’édifice par les uns et les autres. En 1538, pour protéger les vitraux et les sculptures, le gouvernement strasbourgeois interdit aux enfants et jeunes gens de lancer des pierres sur les hirondelles qui volent dans la nef ou d’utiliser leurs sarbacanes pour détruire les nids installés par les mêmes hirondelles sous les voûtes de l’édifice. Rappelons que le Magistrat finance en grande partie les travaux de la cathédrale autour de laquelle se cristallise l’identité urbaine strasbourgeoise. Le Magistrat veut également conserver la fonction religieuse de la cathédrale et permettre le bon déroulement du culte.

Un règlement de 1470 à propos de la cathédrale

Cathédrale.

Le Magistrat et le Conseil des XXI décident que dorénavant, personne, noble ou non, riche ou pauvre, ne doit aller et venir, flâner ou se pavaner dans la cathédrale alors qu’on y célèbre la messe, qu’on y chante ou qu’on y dise l’office ou qu’on y prêche.

Par ailleurs, tous ceux qui viennent entendre la messe ou ceux qui viennent assister à l’office ne doivent se promener, ni se déplacer, ni tenir de conversation privée. Ils doivent au contraire rester tranquillement à leur place et se comporter correctement comme tout bon chrétien dans la sainte église pour louer Dieu et vénérer sa bienheureuse mère Marie.

Si quelqu’un prend la liberté de se promener de long en large, seul ou accompagné d’une ou deux personnes, ou davantage encore, pendant que, dans la cathédrale, les prêtres célèbrent la messe, chantent ou disent l’office, cette personne, ou chacune de ces personnes, doit payer un sou d’amende à cause de ses déplacements.

Les salariés [ajout dans la marge]. Les maçons et les charpentiers ne doivent pas non plus tenir de conversation dans la cathédrale, ils ne doivent pas y discuter de contrat sous peine de l’amende susdite. Mais ils peuvent se rendre dans le cloître, sur les marches, à l’atelier des tailleurs de pierre ou devant la cathédrale, sous les auvents des échoppes où l’on trouve beaucoup de marchandises ; dans ces endroits, ils peuvent procéder à l’engagement ou parler si besoin est.

De même, les avocats, les tuteurs, les huissiers de justice ne doivent pas avoir d’entretien ou de conversation dans la cathédrale, alors qu’elles doivent avoir lieu au tribunal et non dans la cathédrale, sans quoi ils payeront l’amende citée ci-dessus. Ils doivent aller en-dehors de la cathédrale ou aux endroits cités plus haut, ou dans d’autres lieux où l’on ne dit pas de messes sous peine d’une amende d’un sou. Dès que l’on fait un signalement, les Sept, du fait de leur serment, ne doivent laisser partir personne sans que l’amende ne soit payée ; les valets de la cathédrale, les valets de la ville, c’est-à-dire les messagers, les valets de l’Ammeister, les Turnhuter et le valet des Sept doivent en faire autant et les dénoncer. Toutes les personnes mentionnées ont droit au 3e denier de l’amende ; les deux autres parties sont partagées en part égale entre l’Œuvre Notre-Dame et la ville.

Par ailleurs, de nombreuses prostituées s’asseyaient jusqu’à présent sur les petites marches qui permettent d’accéder à l’autel, tournant ainsi le dos à l’autel et à la messe ; elles observaient les gens comme si elles n’avaient que faire de la messe et qu’elles étaient au marché aux puces, pour savoir quel homme elles préfèreraient avoir comme client ; et ce manège se déroulait dans notre vénérable cathédrale, dans un lieu consacré dans lequel ces comportements ne sont ni tolérables ni autorisés. C’est pourquoi nous ordonnons d’attendre que les prostituées qui continuent à agir ainsi sortent de la cathédrale, de leur demander quel est leur nom et de noter […ce nom ?]. Il faut leur donner une amende qui doit être d’un sou au moins et qui est partagée comme il est dit plus haut.

Celles qui ne payent pas sur le champ l’amende exigée par les Sept comme sanction sont arrêtées et condamnées par les membres des XV et par les Sept.

[…] Rédigé et décrété le dimanche après la Saint-Barthélémy en l’an 1470. Proclamé le dimanche après la Saint-Barthélémy la même année. [26 août]

Proclamé le mercredi après la Saint-Luc en l’an 1471. [23 octobre]

Le Magistrat a décidé qu’il faut respecter un règlement qui n’a pas été annulé.

Proclamé dans la cathédrale le vendredi jour de l’Annonciation de Notre-Dame ou le vendredi après Letare [le dimanche précédant les Rameaux], en présence de sire Hans Rudolff von Erdingen, chevalier du Stettmeister, et de Hans Skenkers du Conseil, en 1474. [25 mars]

Texte conservé aux Archives de Strasbourg (1MR2 Folio 75verso- 76 recto).

Ce règlement promulgué en 1470 est une source importante pour saisir sur le vif l’atmosphère de la cathédrale aux XVe et XVIe siècle.

Bien loin d’être un espace de recueillement, la cathédrale est alors un espace public perçu comme un lieu de sociabilité par les Strasbourgeois. On y circule, on y discute, on y fait affaire alors même que l’office est célébré. Il est vrai que le clergé se trouve au-delà du jubé et qu’il est invisible pour les fidèles ; mais dans une période de rétablissement d’un ordre moral, le Magistrat veut rendre son caractère sacré à tout l’édifice et donc y ramener le calme.

Ce règlement concerne tous les fidèles, mais met l’accent sur quelques groupes professionnels particuliers : des artisans, les métiers de la justice et, ce qui est le plus étonnant pour nous, les prostituées qui cherchent leurs clients et sont particulièrement visibles puisqu’elles se placent sur les marches qui permettent d’accéder à l’autel.

Le Magistrat rappelle à tous que d’autres lieux à proximité de la cathédrale sont plus appropriés parce que non sacrés : les marches à l’entrée de la cathédrale, le parvis où sont installées les échoppes où l’on vend de tout : vêtements, draps, vaisselle, etc.

La surveillance est assurée par divers représentants des autorités : les valets de la cathédrale (chargés de l’entretien et de la surveillance du lieu) bien sûr, mais aussi les valets au service des institutions urbaines qui ont en charge le maintien de l’ordre dans la ville, en particulier les valets de l’Ammeister puisque celui-ci joue un rôle judiciaire – il règle les petits différends et il trie les affaires en fonction de leur importance et les renvoie au tribunal compétent – et les valets des Sept, tribunal chargé des délits mineurs.

L’amende encourue est relativement faible, ce qui n’incite pas les Strasbourgeois à modifier leurs habitudes. Le règlement n’a guère été appliqué, ce qui explique les multiples proclamations, en 1470 – date de rédaction du texte – bien sûr, en 1471, en 1474 ; ces trois proclamations semblent avoir été faites dans la cathédrale elle-même. L’insistance du Magistrat sur le fait que la décision n’a pas été annulée laisse supposer qu’une rumeur circulait peut-être dans la ville. Même ces multiples rappels à l’ordre n’ont pas été efficaces : des règlements postérieurs réitèrent les interdictions, quasiment dans les mêmes termes, en 1485 et en 1514.