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Les pauvres

Par Anne Rauner

Publié le à définir

La notion contemporaine de pauvreté ne recouvre pas complètement la notion médiévale, bien plus large que la nôtre. La société médiévale en effet distingue la pauvreté volontaire et la pauvreté subie (pauvreté sociale).

La pauvreté volontaireRevenir au début du texte

Ce type de pauvreté est le choix de ceux qui veulent vivre l’idéal de perfection chrétienne et se dépouillent de tout (ou presque) pour mettre en application le message du Christ.

C’est le cas des ermites, des moines qui font vœu de pauvreté individuelle - ce qui n’empêche pas la communauté monastique de posséder des biens, mais aussi de certains groupes laïcs. Deux catégories de pauvres laïcs se distinguent : les Mendiants (Franciscains, Dominicains, Carmes, etc.) qui fondent des couvents dans la ville, mais aussi des groupes parfois considérés comme hérétiques. C’est le cas des Winkler, communauté vaudoise qui remet en cause des points du dogme catholique (négation du pouvoir de la Vierge et des saints, prédication par les laïcs, inexistence de l’enfer, etc.) ; le groupe est démantelé en 1400 mais il a certainement gardé des partisans dans la ville. Vers 1450, des partisans des thèses de Jan Hus sont présents et actifs à Strasbourg.

La pauvreté socialeRevenir au début du texte

La pauvreté sociale est elle aussi très présente à Strasbourg, comme dans le reste de l’Occident médiéval.

Est aussi pauvre celui qui n’a pas ou peu de revenus. Une grande partie de la population vit aux limites de la pauvreté et elle est particulièrement vulnérable pendant les périodes de crises. Celui qui ne peut plus vivre selon son état, c’est-à-dire qui est privé de ses outils de travail ou des signes extérieurs de sa condition (vêtement, etc.), rejoignent la longue liste des pauvres. Le terme de pauvreté n’est d’ailleurs utilisé dans les sources que pour désigner la situation de ces déclassés, qui s’adonnent, pour certains, à la mendicité ou à la prostitution pour survivre.

La pauvreté sociale concerne aussi ceux qui ne sont pas insérés dans un réseau social à cause d’accidents de la vie (maladie, décès d’un conjoint, etc.) ou de l’éloignement de leur lieu d’origine. Sont donc considérés comme pauvres les personnes âgées, les veuves et les orphelins, les malades (en particulier les lépreux) et les infirmes, les pèlerins, les étudiants qui vont de ville en ville à la recherche d’une école qui les accueillent, ceux qui ont été bannis, etc.

Des malades marginalisés : les lépreux

Des malades marginalisés : les lépreux

Les lépreux sont un excellent exemple de pauvreté sociale : leur marginalisation est voulue et organisée par la société.

 Des pauvres <em>économiques</em> : mendiants et prostituées

Des pauvres économiques : mendiants et prostituées

La pauvreté d’origine économique est celle qui touche une partie non négligeable de la population strasbourgeoise. Très vite, ces pauvres tombent dans la mendicité ou la prostitution pour survivre.

L'assistance aux pauvresRevenir au début du texte

Les pauvres sont à la fois marginalisés et indispensables dans une société dont le christianisme est un pilier fondamental : leur existence permet en effet de mettre en pratique la charité voulue par le Christ et les pauvres sont donc des intercesseurs privilégiés pour espérer accéder au salut. La charité est donc d’abord l’affaire des institutions religieuses : couvents, églises, confréries, etc. qui nourrissent, soignent, parfois hébergent les pauvres grâce aux dons des fidèles.

Le grand hôpital

Une implantation près des remparts de la cité

L'hôpital de la ville

L'hôpital de la ville
Ill. Conrad Morant, XVIe
Coll. Archives de Strasbourg

Évoqué pour la première fois en 1105, le grand hôpital ou hôpital des bourgeois est la structure d’assistance la plus importante. Faute de place dans le quartier de la cathédrale où il a été fondé, il est installé hors les murs au début du XIVe siècle ; en raison de sa vulnérabilité militaire, il déménage dans de nouveaux locaux en 1395-1398 à proximité du rempart, à son emplacement actuel près de la rue d’Or, et s’agrandit peu à peu.

Une organisation sous contrôle du Magistrat

L’organisation de l’Hôpital est établie par le Magistrat qui le contrôle dès le XIIIe siècle. Un règlement du XVe siècle nous donne plus de détail.

Il en confie la gestion à trois administrateurs et un économe. Il accueille des malades, mais aussi des prébendiers, c’est-à-dire des personnes qui donnent leurs biens à l’établissement en échange du gîte et du couvert. Plusieurs catégories de pensionnaires se différencient selon le capital versé lors de l’entrée à l’Hôpital.

Ils sont tous pris en charge par des infirmiers et des garde-malades. L’Hôpital emploie également des domestiques – cellérier, boulanger, cuisinier, etc. – pour les tâches de la vie quotidienne, et un fossoyeur qui inhume les défunts de l’institution. Le comportement de tout le personnel se doit d’être irréprochable pour entretenir la bonne réputation du lieu et assurer la continuité des dons - dons des malades et de leurs familles, dons d’autres Strasbourgeois qui dont ainsi acte de piété – grâce auxquels l’institution peut fonctionner. Ces dons diminuent légèrement avec la Réforme, mais le fonctionnement de l’Hôpital reste grosso modo le même.

Les autres institutions charitables

Hormis l’Hôpital, d’autres institutions médicales existent : l’hôpital de Phyne ou petit hôpital qui devient l’hôpital Sainte-Barbe en 1475 lors de son déplacement, l’hôpital des ardents dans lequel les Antonites soignent les malades de l’ergotisme, l’hôpital des épileptiques ouvert au début du XVe siècle, le Blatterhaus fondé en 1503 pour soigner les malades toujours plus nombreux de la syphilis.

D’autres institutions prennent en charge les autres pauvres. Afin de nourrir et d’héberger les pèlerins qui transitent par Strasbourg avant de rejoindre Rome ou Saint-Jacques-de-Compostelle, des écoliers et des prêtres, l’hôpital des Pauvres Passants (Elendenherberge) est ouvert en 1349 rue Sainte-Élisabeth, puis transféré rue du Vieux-Marché-aux-Vins en 1359. Aux alentours de cette date, un second établissement est fondé rue du Faubourg-de-Pierre, mais il est réuni à l’Elendenherberge dans les années 1370. L’institution dépend des dons de généreux donateurs, pour la plupart originaires des espaces environnants et des revenus de son patrimoine foncier (terres agricoles, maisons, jardins, etc.) acquis suite à des donations ou des achats. Il semble que l’introduction de la Réforme à Strasbourg n’ait eu que peu de conséquences sur l’Hôpital des Pauvres Passants, si ce n’est son déménagement en 1534 dans les murs de l’ancien couvent des Augustins (rue Saint-Michel) ; mais il n’existe pour l’heure aucune étude approfondie de son fonctionnement au XVIe siècle.

Il existe par ailleurs un orphelinat (Waisenhaus) géré par la ville et dont la première mention remonte à 1402. Il quitte la rue Sainte-Madeleine pour s’installer dans les murs du couvent de Sainte-Catherine en 1536.

L’Aumône de Saint-Marc

L’ordonnance de 1523 déjà évoquée crée l’Aumône de Saint-Marc ou gemeines Almosen. Désormais, l’assistance aux pauvres strasbourgeois (ceux qui ne possèdent pas le titre de bourgeoisie sont exclus) est le fait des autorités publiques, qui étendent leur contrôle sur les institutions charitables :

Dans la seconde moitié du XVIe siècle, pour rendre efficace sa lutte contre la mendicité, le Magistrat étend encore le rôle de l’assistance publique. En 1564, les écoliers auxquels on interdit de quêter dans les rues reçoivent une bourse de l’assistance publique. En 1575, on construit de nouveaux locaux, le Neue Almosen, pour accueillir les miséreux étrangers qui veulent travailler à Strasbourg.