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Les Ingolt,
une famille de grands marchands strasbourgeois

Par Stéphanie Classeau

Publié le à définir

Armoiries de la famille Ingolt

Armoiries de la famille Ingolt
Héraldique Kegelin, 1790
Photo et coll. BNU Strasbourg (ref. 618679)

Aux XVe et XVIe siècles, les Ingolt (ou Ingold) font partie des grandes familles de marchands strasbourgeois tout comme les Prechter, les Mieg, les Müllenheim, les Koenig, les Gottesheim ou encore les Joham de Mundolsheim.

C'est au milieu du XVe siècle que les premiers Ingolt, originaires d'Haguenau, viennent s'installer à Strasbourg. Claus (ou Nicolas) dit l'Aîné serait le premier membre de la famille à y avoir obtenu le droit de bourgeoisie en épousant Catharina Augustiner en 1440.

Nous allons ici dresser le portrait de la famille Ingolt qui est une famille bien représentative de la bourgeoisie commerçante strasbourgeoise des XVe et XVIe siècles.

Précisons qu'il est impossible de faire la généalogie complète de la famille avant 1550 car c'est seulement à cette date que les registres de naissances et de mariages sont tenus régulièrement.

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Un contexte favorable (début du XVIe siècle)

Selon François-Joseph Fuchs, les marchands strasbourgeois commercent à cette époque avant tout avec la ville de Francfort mais les Ingolt décident de s'adonner au grand commerce et développent leur réseau à travers toute l'Europe.

Dès le milieu du XVe siècle, Claus Ingolt, dit l'Aîné, s'associe avec ses deux fils pour fonder une société de commerce. En 1519, François Ier accorde à tous les marchands de Strasbourg sa protection et la liberté de commercer, ce qui permet aux Ingolt de multiplier les relations commerciales avec la France. En 1532, cinq membres de la famille Ingolt s'associent : leur société s'occupe principalement du commerce des épices et des métaux précieux. Georges (ou Georg) et Philippe Ingolt, arrières petit-fils de Claus Ingolt, dit l'Aîné, en sont les directeurs. En 1560, le capital de leur société s'élève à 66 300 florins.

Marchandises importées et exportées par les Ingolt
Type Marchandises Évocations Origine Destination
Épices Épices 5 Alsace
Safran 2 Ravensburg
Métaux Fer 1 Strasbourg (Œuvre Notre-Dame)
Plomb 1 Lorraine
Cuivre 4 Schwaz
Sainte-Marie-aux-Mines
Nuremberg
Étoffes Coutil et fil 1 Masevaux Colmar
Draps 3 Angleterre
Velours 1 Nuremberg
Futaine 2 Bâle
Laine 1
Soieries 1
Lin 1 Lübeck
Bombasin 1 Milan
Denrées alimentaires Grains 1 Strasbourg (Dominicains)
Bestiaux 1 Région d'Audincourt, Montbéliard, etc. Strasbourg
Fromage 1 Hollande
Jambon 1 Westphalie
Bière 1
Autres Papier 1 Strasbourg
Cire 2

D'après FUCHS F.J. Le Nouveau dictionnaire de biographie alsacienne, n°18, p.1744- 1750.

Les Ingolt diversifient leurs marchandises. Parmi les produits qu'ils importent, on trouve avant tout des épices, des métaux (cuivre, étain, tôle, plomb, argent), des étoffes (lin de Lübeck, draps d'Angleterre) et des denrées alimentaires (fromage de Hollande, bière de Francfort). Quant aux exportations, elles concernent surtout des produits de la région de Strasbourg : vin et vinaigre, blé et seigle.

Comme la plupart des grands marchands, les Ingolt ont des facteurs permanents qui les représentent dans les grandes villes de foire comme Anvers, Nuremberg, Francfort, Lyon, Venise, Milan ou encore Gênes. À Lyon par exemple, leur facteur était un de leurs parents et membre d'une autre grande famille de marchands, Jacques Mieg.

La famille Ingolt se lance aussi dans la finance, tout comme de nombreuses familles bourgeoises à cette époque, et ce type d'affaires est très rémunérateur.

Les Ingolt prêtent à de nombreux particuliers comme à Jean Sturm en 1567 mais aussi aux villes, aux princes, aux rois de France et aux empereurs qui doivent financer leurs guerres. Claus Ingolt, dit l'Aîné, prête par exemple 1000 florins à la ville de Bâle et Philippe Ingolt 7 695 livres à la ville d'Anvers. Durant la guerre de Smalkalde, en 1546, les Ingolt soutiennent les banquiers d'Ulm qui négocient des emprunts pour financer les efforts de guerre du camp protestant. Les Ingolt prêtent en outre aux rois de France Henri II et Charles IX. La ville de Strasbourg et nombre de ses marchands prennent en effet parti contre l'Empereur.

Difficultés et crises (2e moitié du XVIe siècle)

Mais après la victoire de l'Empereur sur la ligue de Smalkalde en 1547, les Ingolt craignent que Strasbourg ne soit mise au ban de l'empire. Pour sauver leurs marchandises et même leur vie, ils renoncent alors en 1548, comme de nombreux autres marchands, à leur droit de bourgeoisie. Ceci leur est sévèrement reproché par la population qui pense qu'ils sont alors du côté de l'Empereur.

En 1551, cinq frères Ingolt s'associent pour fonder une nouvelle société de commerce mais ils connaissent dès le milieu du XVIe siècle de graves difficultés financières et font faillite en l'espace de deux décennies.

Dès 1552, une crise financière atteint les affaires de la famille Ingolt : c'est la fin des grands prêts et le début des emprunts pour pouvoir poursuivre l'activité commerciale. De plus, le roi Charles IX ne peut rembourser l'argent prêté à son père Henri II. Cette créance réclamée par Georges et Philippe en 1567 s'élève à 5 376 écus, 20 sols et 9 deniers. En 1569, le roi de France exige un emprunt forcé de 300 000 francs aux marchands étrangers faisant du commerce à Lyon et confisque les marchandises en attendant cette somme. Les Ingolt sont aussi en conflit avec leurs associés dès 1563 et surtout à partir de 1570. De plus, Georges se brouille avec ses frères Johann et Philippe.

En 1571, il leur est impossible de rembourser les créanciers qui se plaignent au Magistrat. En 1572, la société est en liquidation et le Magistrat décide de procéder à l'inventaire des biens meubles et immeubles de la famille. Philippe et Johann Ingolt sont même arrêtés et emprisonnés en 1573. Philippe meurt peu après en prison. Les frères puis leurs héritiers doivent faire face durant de très longues années à de nombreux procès.

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Des alliances matrimoniales intéressées

La puissance des Ingolt est due à leur activité commerciale mais aussi aux alliances matrimoniales de ses membres avec des familles de la haute bourgeoisie ou de la noblesse strasbourgeoise. Cette stratégie matrimoniale est courante parmi les familles nobles et de la haute bourgeoisie car elle permet de maintenir, voire d'augmenter, leur prestance sociale et leur richesse.

À titre d'exemple, il est possible de citer les mariages, au début du XVIe siècle, des filles du marchand Mathieu (ou Mathis) Ingolt avec des fils de grandes familles commerçantes : Brigitta épouse Philippe de Müllenheim et Agnès épouse Johann Joham de Mundolsheim. Au milieu du XVIe siècle, Philippe et Georges Ingolt épousent deux soeurs Ebel, filles de Hans Ebel et de Susanna Prechter, descendante d'une grande famille de marchands de Strasbourg.

Une participation active à la vie politique

La famille Ingolt, comme les autres puissantes familles commerçantes, fournit en outre à la République strasbourgeoise de nombreux hommes politiques.

En l'espace d'un siècle, entre 1460 et 1560, au moins quatre membres de la famille sont échevins de la corporation des marchands, six sont les représentants des marchands dans différents conseils, deux ont le statut de triumvir de la tour aux Pfennigs où est gardé le trésor de la ville. Et surtout, Henri Ingolt remplit deux fois la fonction d'Ammeister en 1508 et 1514.

Fonctions politiques occupées par les Ingolt au XVe et au XVIe siècle
Prénoms Fonctions politiques
Claus (Nicolas) dit l'Aîné Échevin de la corporation des marchands (tribu du Miroir)
Représentant les marchands au Conseil en 1460, 1467 et 1468
Johann dit l'Aîné (Jean) Représentant des merciers au petit Sénat en 1485-1486 et en 1489-1490 et au Grand Sénat en 1495-1496
Membre du tribunal des Sept, chargé de la police des mœurs
Heinrich (Henri) Triumvir de la tour aux Pfennigs en 1488 et 1489
Représentant des merciers au Sénat de la ville en 1491-1492, 1501-1502, 1507-1508, 1511-1512
Ammeister en 1508 et 1514
Claus Membre du Conseil des XV (1519-1525)
Friedrich (Frédéric) Triumvir de la tour aux Pfennigs en 1504 et 1507
Échevin de la corporation des marchands
Représentant les merciers au Sénat (1519-1520 et 1529-1530)
Mathis (Mathieu) Triumvir de la tour aux Pfennigs en 1498
Membre du grand Sénat en 1513-1514
Philipp (Philippe Membre du Sénat en 1545-1546
Membre du tribunal corporatif en 1555
Échevin de la corporation des marchands en 1555-1556 et de 1558 à 1561
Georg (Georges) Membre du tribunal corporatif des marchands en 1555
Échevin en 1555-1556 et 1558-1560
Membre du Sénat en 1563-1564

D'après FUCHS F.J. Le Nouveau dictionnaire de biographie alsacienne, n°18, p. 1744-1750.

Une puissance foncière indéniable

Une troisième caractéristique montre que la famille Ingolt fait bien partie des plus grandes familles strasbourgeoises : il s'agit de la possession de nombreux biens fonciers. Les Ingolt possèdent en effet de nombreuses maisons à l'intérieur des murs de la cité mais aussi des terres dans les campagnes environnantes.

La plupart de leurs maisons, de belles demeures bourgeoises, se situent dans la Grand'rue. Selon Adolphe Seyboth, le premier Ingolt arrivant à Strasbourg, Claus, dit l'Aîné, acquiert dès 1440 le n°136 de la Grand'rue et habite en 1467 le n°10 de l'impasse de l'Abreuvoir. Johann Ingolt aurait été propriétaire de la maison située au n°35 de la Grand'rue qui possède un bel oriel. Quant à Philippe Ingolt il possèderait, entre autre, au milieu du XVIe siècle, une maison rue des Hallebardes et l'hôtellerie Zum Thurn, rue de l'Hôpital. Georges possèderait aussi plusieurs maisons : rue du Marais Vert, rue Sainte-Barbe et Grand'rue. À partir de 1559, des membres de la famille logent au n°20 de la rue de l'Ail qui est l'ancien poêle des tonneliers. Et, en 1562, nous savons que Florent Ingolt habitait au n°123 de la Grand'rue.

Outre leurs biens immeubles à Strasbourg, les Ingolt possèdent de nombreuses terres qui appartenaient sûrement à de petits propriétaires terriens devenus insolvables. Leurs terres engagées seraient donc passées aux mains de la famille. Citons comme exemple le prêt de 2 000 florins effectué en 1489 par Daniel Ingolt à Philipp von Hanau : ce prêt était gagé sur les revenus du village et du bailliage de Lichtenau. N'ayant pu rembourser cet emprunt, Philipp von Hanau s'est vu confisquer ses terres par les Ingolt.

On sait qu'en 1561 Jacques Ingolt possède un domaine qu'il a affermé à Hochfelden et qui lui rapporte du seigle, du blé et de l'avoine. Philippe Ingolt possède, quant à lui, des champs à Bischoffsheim ainsi que le château de Bischoffsheim avec ses dépendances (vignes, jardins, étang, forêt). Les Ingolt sont aussi, avec la famille Prechter, copropriétaires des mines de Sainte-Marie-aux-Mines, lesquelles leur rapportent un revenu non négligeable.

Des pratiques nobiliaires

Enfin, les membres de la famille Ingolt sont aussi des donateurs importants. Il s'agit ici encore d'un trait caractéristique des usages sociaux de la noblesse et de la haute bourgeoisie.

Claus, dit l'Aîné, est un bienfaiteur de l'Église Saint-Thomas et y est enterré. Il fait aussi des dons à la cathédrale, tout comme nombre de ses descendants. Henri Ingolt et son épouse dotent l'église Sainte Barbe d'un autel avec un vitrail et une inscription à leurs armes. Ils embellissent aussi le chœur de l'église Saint-Pierre-le-Vieux. Avec la Réforme, les Ingolt passent dans le camp protestant et mettent très souvent leurs capitaux à la disposition du Magistrat pour la cause protestante et pour le soutien des pauvres.