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Introduction

Par Thierry HATT

Publié le 11 avril 2014

Une pièce exceptionnelle à de multiples égardsRevenir au début du texte

Le relief de Strasbourg est une pièce exceptionnelle pour ses qualités intrinsèques et quelques hasards historiques conjugués.

Les plans relief sont au XVIIe et XVIIIe siècle ce que sont les images 3D du cinéma d’aujourd’hui : une production de très haute technologie, ce que l’on fait de mieux en matière de repérage et de positionnement géographique, de qualité de rendu des volumes, de précision documentaire au service du roi de France. Les coûts de production des plans-reliefs sont importants au point que Vauban estime qu’ils entrent en concurrence avec le prix de la construction des places fortes (Lettre de Vauban à Le Peletier : [Dans une période où les budgets destinés aux fortifications sont restreints,] « C’est un argent assez mal employé que celui des reliefs », 23/5/1693, RdA II, cité par B. Pujo, « Vauban », Albin Michel, 1991, 384 p.).

La période de 1725 à 1760 correspond à l’âge d’or de cette fabrication. Elaboré entre 1725 et 1728 (on en a la preuve par une lettre du 19 mars 1727 du Ministre de la Guerre qui lui demande d’accélérer la fabrication) par l’ingénieur François de Ladevèze, le relief de Strasbourg a derrière lui une longue tradition technique commencée sous Louis XIV en 1663 avec le relief de Pignerol, 1725 est sa troisième version (Les deux premiers plans sont perdus, 1682 ( ?) et 1688 in N. Faucherre et al., op. cit. 1989, p. 157, les croquis de préparation des ingénieurs pour les trois plans également. Les travaux graphiques préparatoires du XVIIIe siècle n’existent plus (communication orale de M. Max Polonovski, conservateur du Musée des Plans Relief aux Invalides)) depuis 1681.Toutes les compétences techniques nécessaires sont entre les mains des ingénieurs géographes militaires : qualité des instruments pour une grande précision des mesures de terrain en différences de niveaux et angles, calculs trigonométriques simplifiées par le recours aux tables de logarithmes.

Le corps des ingénieurs géographes est capable, en quelques semaines, d’établir les levés détaillés nécessaires, et mettent au point une démarche systématique en choisissant une échelle unique, soit, selon la valeur du pied et de la toise le 1/600, un pied pour 100 toises, échelle qui est conservée jusqu’à la fin du XIXe siècle. Nous verrons un peu plus comment cette échelle est respectée sur le plan relief.

Effectif des reliefs par dates de construction

Effectif des reliefs par dates de construction
Graphique. Document Thierry Hatt, 2010

Il y eut à peu près 260 reliefs fabriqués. On connaît la date de 230 d’entre eux. Les voici représentés sur l’axe du temps en fonction des effectifs annuels, entre 1663 et 1898. On remarque le pic entre 1663 et la mort de Louis XIV en 1715. Ce pic représente 138 reliefs, soit 60 % du total connu.

Ladevèze est un ingénieur expérimenté, à la tête d’une équipe solide. On lui attribue une dizaine de plans de 1710 à 1726 (il meurt en 1729) . Sept d’entre eux sont conservés. Celui de Strasbourg est un des derniers réalisés, son équipe est donc, à cette date, d’une maturité efficace.

Reliefs attribués à l’ingénieur Ladevèze en France

Reliefs attribués à l’ingénieur Ladevèze en France
Carte. Document Thierry Hatt, 2003

L’équipe de Ladevèze a réalisé 10 reliefs en une dizaine d’années, parfois plusieurs par an. Ladevèze dirigeait forcément une importante équipe militaire.

Graphique de l’effectif des reliefs en fonction de la taille

Graphique de l’effectif des reliefs en fonction de la taille
Graphique. Document Thierry Hatt, 2003

On connaît la surface de 120 reliefs. Comme on peut l’observer sur l’histogramme, la plupart des reliefs sont de petite taille : 41 % font moins de 10 m², 91 % moins de 50 m² ; celui de Strasbourg mesure 12.26 m x 6.5 m soit près de 78 m2

Les deux reliefs de Strasbourg, 1725-28 et 1836-63, de plus de 78 m² chacun, sont parmi les plus grands avant ceux de Cherbourg et Brest. Celui de Strasbourg est le plus important qu’ait réalisé Ladevèze. Cet ensemble de maquettes représente des milliers de mètres linéaires de rues à dessiner, des dizaines de milliers de blocs à découper, placer, peindre. La fabrication des reliefs est liée à la politique de grande puissance européenne de Louis XIV ce qui explique l’importance des productions de la fin du XVIIe et du début du XVIIIe siècle. Il est plus surprenant que ces fabrications aient été poursuivies en pleine paix autour de 1720. Ces reliefs étaient conservés à Paris. Beaucoup ont été détruits, volontairement pour certains, comme l’atteste un inventaire de Vauban en 1694 qui fait le tri entre « les anciens qui ne valent rien de ceux bons à conserver ».(Vauban, « Estat des plans en relief qui sont dans les Thuileries », 1697, coll. privée, cité par N. Faucherre, op. cit., p. 156.)

Carte des reliefs conservés

Carte des reliefs conservés
Carte. Document Thierry Hatt,

Carte des 17 reliefs spoliés

Carte des 17 reliefs spoliés
Carte. Document Thierry Hatt,

Lors de la défaite de 1815 un certain nombre de reliefs ont été « spoliés » par les Alliés victorieux de Napoléon et emportés à l’Arsenal de Berlin, Cambrai, fort Louis du Rhin, Givet, Lille, Le Quesnoy … De nombreux reliefs ont été détruits lors de ce transport.

Carte des reliefs rendus à leur ville avant 1914

Carte des reliefs rendus à leur ville avant 1914
Carte. Document Thierry Hatt,

Quatre reliefs exposés au musée de « leur ville »

Quatre reliefs exposés au musée de « leur ville »
Carte. Document Thierry Hatt,

Ceux qui sont arrivés jusqu’au Zeughaus de Berlin ont été détruits par les bombardements de 1944, celui de Strasbourg a été épargné car il avait été restitué par Guillaume II en 1903. Cette mise à l’écart du relief en Allemagne l’a préservé des mises à jour successives qui ont été effectuées systématiquement sur ceux restés à Paris sous la responsabilité du ministère de la guerre (On verra à ce propos le travail d’Honoré Bernard, 1978, op. cit. Le démontage complet du plan a montré les couches successives de restauration et de mises à jour). Celui de Strasbourg, refait en 1836, par exemple, a été mis à jour jusqu’en 1863. Les trois seuls reliefs rendus à « leur ville » avant 1914 par l’Allemagne sont Strasbourg, Landau et Bitche Les autres plans sont conservés au Musée des plans relief de Paris, mis à part ceux qui ont été donnés au musée de Lille, dont celui de cette ville, très abîmé par l’incendie du Zeughaus de Berlin en 1944. Le relief de Strasbourg est donc l’un des rares à être exposé dans le musée de la ville représentée. Il est bien conservé et a peu souffert des multiples déménagements au moins du point de vue documentaire qui est celui qui nous préoccupe.

Vues d’ensemble et tour de la villeRevenir au début du texte

Vues d'ensemble et tour de la villeAlbum de photos

Cet album permet de faire un rapide tour d'horizon de la ville

Les conventions de la maquetteRevenir au début du texte

Les conventions de la maquetteAlbum de photos

Les maisons sont réduites d’un facteur 600, autrement dit une maison de 18 m de haut (1800 cm) est représentée par un bloc de 1800/600=3 cm, les maquettistes doivent faire des choix, quels sont ils ?

Fiabilité et crédibilité documentaire du plan relief de 1725Revenir au début du texte

La vue d’ensemble du plan, daté de 1725-28 (Il n’est probablement pas terminé en 1727. Le ministre de la guerre écrit à Ladevèze le 19/3/1727 « Il faut que vous marquiez sur ce plan les nouveaux ouvrages qui sont proposés afin que l’on ne soit pas obligé d’y retoucher », archives du Musée des Plans Relief, Invalides, article XI, 1-2, n° 3. Ceci introduit d’ailleurs un doute sur l’actualité du plan en 1725, nous y répondrons.), donne une impression très spectaculaire, figure ci dessous. Se pose alors une question essentielle : la beauté du plan vue de loin correspond-t-elle à une exactitude documentaire et à quel degré de détail ? Comment prendre la mesure de cette exactitude, à toutes les échelles, dans le domaine militaire, qui est celui pour lequel il est d’abord conçu, comme dans le domaine civil ?

Répondre à ces questions ouvre de belles perspectives : si on peut établir le respect des détails en comparant avec des éléments bien connus par d’autres sources, alors on peut espérer améliorer notre connaissance de la ville et de son environnement, y compris pour des aspects mal connus ou mal décrits.

Cette démarche est constante, nous l’avons déjà utilisée pour décrire les conventions des maquettistes. Nous allons poursuivre cette confrontation documentaire en utilisant la description de la visite de Louis XV à Strasbourg : « Représentation des fêtes données par la ville de Strasbourg : Pour la convalescence du Roi; à l'arrivée et pendant le séjour de Sa Majesté en cette ville », Inventé, dessiné et dirigé par J.-M. Weis, Graveur de la Ville de Strasbourg, 1744.

Fiabilité et crédibilité documentaire du plan relief de 1725Album de photos

Cet album présente un certain nombre de comparaisons entre le plan relief e des gravures et des photographies actuelles. Cela premet de se rendre compte du degré de détail et de précision du plan relief.