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Caractéristiques générales de l'art gothique en Alsace

Par Georges Brun

Publié le 8 septembre 2014

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Le terme « gothique » est utilisé en premier par l’italien Giorgio Vasari en 1550 ; il désigne, avec une connotation péjorative, l’art, et plus particulièrement l’architecture, né en France au XIIè siècle finissant, prenant le relais de l’art roman, et s’étendant à tout l’Occident chrétien aux XIIIè et XIVè siècles. Effarés par ces constructions qui ne respectaient pas les canons de l’antiquité grecque, ces artistes de la Renaissance, partisans de l’harmonie et de l’équilibre classique choisissent le mot « gothique » pour signifier l’origine « barbare » de cet art, les Goths étant ces Germains du nord dont les armées avaient envahi l'Italie et pillé Rome en 410.

En fait, les Goths n'ont pris aucune part à la création de cet art typiquement français, né en Ile-de-France. Il est plus logique de l'appeler « Art ogival » ou « Opus francigenum » (art français). Il désigne aujourd'hui un mouvement artistique qui s'est étendu, en fonction des régions géographiques, de la première moitié du XIIé au début du XVIè.

La "Philosophie" de l'art gothique :

L’Europe des XIIè et XIIIè siècles est hantée par le rêve de l'unité et de l'ordre, par l'idée de la raison que guide la volonté divine. Si les Xè et XIè siècles ont été ceux de la renaissance culturelle, économique et sociale grâce surtout à l’œuvre gigantesque des ordres religieux, plus particulièrement les Bénédictins de Cluny, ce sont désormais les bourgeois des villes, nouvelle force montante, qui prennent le relais, mettant en avant la cité et ses lieux publics, symboles de ce nouveau pouvoir : édifice public, tant laïque que religieux, l’église gothique (le plus souvent cathédrale, église de l’évêque), construction la plus emblématique du style, est une image de la « Civitas Dei », de la cité de Dieu idéale, la Jérusalem Céleste, domaine sacré accueillant la communauté des croyants. Image du royaume de Dieu dans sa symbolique, l’édifice gothique l’est aussi dans sa construction-même qui met en œuvre une géométrie complexe, idéale, divine. Le plan gothique répond aux règles de la nouvelle théologie scolastique, et l'édifice se divise en sections et subdivisions uniformes.

De plus, à la fin du XIIè siècle se manifeste avec force un nouvel état d’esprit positif en Occident : initié déjà par saint Augustin dans sa théologie de la lumière, il est repris par François d’Assise (1182-1226), qui donne la primauté à la foi et à l’amour; il voit dans la nature la glorification de Dieu et dans la lumière l'expression du divin. A l’austère travail des moines pionniers défricheurs et bâtisseurs des temps obscurs et difficiles où guerres et invasions dévastaient régulièrement campagnes et villes, succède, la paix revenue, une période de prospérité, de joie de vivre et d’exaltation de la nature. Le sanctuaire gothique est avant tout un édifice de lumière et c’est cette recherche de la lumière qui exige la légèreté des structures gothiques, et non un accident découlant de l'évolution des techniques.

L’église cathédrale est aussi une œuvre politique. Commanditée par un seigneur-évêque, financée par les nobles et les notables de la cité, elle devient un outil de prestige de la bourgeoisie montante comme en témoignent les tentatives parfois déraisonnables d'élévation. La flèche de la cathédrale domine toute la plaine et se voit de loin. La statuaire et l'iconographie richement colorées illustrent les évangiles et les valeurs morales de l'Église de manière compréhensible par tous. Elle est donc un fantastique outil pédagogique et dogmatique pour l’ensemble d'un peuple quasi illettré.

Enfin, la cathédrale gothique est l'expression de la connaissance d'une « caste » d'architectes et de bâtisseurs, souvent itinérants, qui mêle la technologie de la pierre à une mystique ésotérique puisant ses racines dans la construction du temple de Salomon par Hiram, son mystérieux architecte. Les secrets de conception et de réalisation de ces merveilles architecturales sont jalousement gardés au sein d'une confrérie très puissante et le « Maître » gothique, désormais bien identifié, remplace l’humble communauté monastique romane.

Ainsi, l'architecture gothique est déterminée par un réalisme platonicien dont les bases sont la raison, l’amour mystique et l’observation de la matière. Elle devient un art aristocratique et populaire à la fois, miroir du monde et de l'âme, basé sur un jeu de volumes, de vides, d’effets de lumière et d’éléments décoratifs.

Les principes d'architecture :

L’église gothique. Structure et principaux éléments architecturaux.

L’église gothique. Structure et principaux éléments architecturaux.
Document. Georges Brun., 2010

Au cours du second âge roman (1060/70-1130), les bâtisseurs ont étendu la voûte à tout l'édifice, mais en sacrifiant l'espace et la lumière et en risquant souvent la catastrophe : plus une voûte est large, plus elle exerce de fortes poussées sur les murs et risque l’écroulement.

Le système de voûtement et de l’équilibre gothique.

Le système de voûtement et de l’équilibre gothique.
Document. Georges Brun., 2010

Dans le second quart du XIIè siècle, les progrès techniques et de la science de l'appareillage permettent à des architectes de la région parisienne, aidés par des expériences tentées peu auparavant en Angleterre (Cathédrale de Durham) et en Bourgogne, d’élever des églises plus grandes, plus hautes et plus éclairées. Ils utilisent pour cela une pierre plus légère, le tuf.

Ils travaillent sur un type de voûte connu depuis l'Antiquité mais utilisé uniquement sur de petites surfaces pour ses qualités décoratives et pour sa robustesse (Arménie, Géorgie, Italie du Nord, cryptes du midi de la France). Cette voûte est une voûte d'arêtes dont les arêtes sont renforcées d'arceaux noyés dans la maçonnerie à la rencontre des quatre voûtains.

Le voûtement gothique : ogives.

Le voûtement gothique : ogives.
Document. G. Brun d’après Viollet-le-Duc., 2010

La voûte gothique à liernes et tiercerons.

La voûte gothique à liernes et tiercerons.
Document. G. Brun d’après Viollet-le-Duc., 2010

Cette voûte prend le nom de « croisée d'ogives » : chaque quartier de la voûte semble être porté par ces arcs diagonaux ou ogives qui dissimulent et renforcent leurs arêtes : ainsi, les arcs ogivaux qui se croisent constituent un squelette indéformable, que l'on renforce encore par d'autres arcs…

Comment se présente ce squelette de pierre ? Il est constitué, en avant et en arrière, par des arcs doubleaux, sur les cotés par des arcs formerets engagés dans le mur et enfin par les deux arcs ogivaux se croisant en leur milieu dans la clef de voûte. Ce premier ensemble de nervures canalise les poussées de la voûte vers les points isolés qu'il est facile de renforcer : les colonnes.

On peut donc amincir sans danger les murs entre ces points de renfort et y percer de larges fenêtres. A l'extérieur du mur est appliqué contre les colonnes un deuxième point de renfort : d'abord simple contrefort, comme dans les églises romanes, il devient fin XIIè « arc boutant ».

La structure et l’équilibre gothique..

La structure et l’équilibre gothique..
Document. G. Brun., 2010

La voûte gothique et l’équilibre gothique.

La voûte gothique et l’équilibre gothique.
Document. G. Brun., 2010

Telle est la voûte d'ogives la plus simple. Mais elle va se compliquer avec le temps :

• Dès le XIIIè apparaît la voûte « sexpartite », car une troisième ogive, parallèle aux doubleaux passe par la clef de voûte. Comme cette ogive n'a pas besoin de supports aussi importants que ceux des doubleaux, son emploi a pour conséquence une alternance de supports importants et de supports moins importants.

• Puis on renforce et on décore les voûtes de nervures supplémentaires, les liernes et les tiercerons qui allègent encore le poids de la voûte.

• Enfin, l'arc brisé remplace l'arc en plein cintre dans la voûte d'ogives : avec tous ces éléments réunis, on peut concevoir et réaliser les édifices les plus audacieux.

Ainsi naît un type d'églises très différent des précédents. Le rôle essentiel joué par les supports et les contreforts donne à l'édifice, au dedans comme au dehors, un élan vertical qui le fera souvent comparer à une futaie lumineuse. Le décor sculpté possède aussi des caractéristiques totalement nouvelles. Ce style, partant de l’île de France, va dominer l'Europe pendant tout le Moyen-âge, du milieu du XIIè au milieu du XVIè.

Divers types d'élévations gothiques.

Divers types d'élévations gothiques.
Document. Georges Brun., 2010

Histoire :

L’art gothique connaît essentiellement quatre grandes phases :

• Le gothique primitif (1150-1200) :

Saint-Denis : la célèbre basilique, élevée par l'abbé Suger  entre 1135 et 1144, où furent tentées les premières expériences inaugurant l'

Saint-Denis : la célèbre basilique, élevée par l'abbé Suger entre 1135 et 1144, où furent tentées les premières expériences inaugurant l' "Opus francigenum". La basilique deviendra la nécropole des rois de France.
Photo. G. Brun., 2010

Les premiers pas du gothique se font dans la basilique Saint-Denis érigée par le grand abbé Suger (1135-1144) et dans la cathédrale de Sens. A Saint-Denis, Suger innove en créant un audacieux double déambulatoire, révélateur de la liberté laissée par les croisées d'ogives, et une façade harmonique apparue en Normandie : un rectangle divisée en trois parties, comportant chacune un portail, dont la plus large se trouve au centre. Les deux parties latérales sont surmontées de tours normalement symétriques abritant les cloches. Ce type de façade permet un accès plus direct du fidèle à la cathédrale. A Sens, (1130-1168) les murs restent épais, la voûte sexpartite commande l’alternance des supports, mais les innovations sont bel et bien présentes : l'absence de transept unifie l'espace et l'éclairage est abondamment fourni par les grandes baies des bas côtés. Les apports de Sens sont transposés, avec de nombreuses adaptations à Notre-Dame de Senlis, Notre-Dame de Noyon, Saint-Germer-de-Fly (1150-1220), où est inaugurée la formule de l'élévation à quatre niveaux (grands arcades, tribunes, triforium, fenêtres hautes). A partir de 1160 s'engage une « course à la hauteur », avec Notre-Dame de Paris, Notre-Dame de Laon, Saints-Gervais-et-Protais de Soissons…

Saint-Denis : le déambulatoire et sa voûte, ou Suger expérimenta pour la première fois la croisée d'ogives.

Saint-Denis : le déambulatoire et sa voûte, ou Suger expérimenta pour la première fois la croisée d'ogives.
Photo. G. Brun., 2010

Sens, cathédrale Saint-Etienne. La nef, réalisée par Guillaume de Sens entre 1135 et 1164. La voûte est sexpartite.

Sens, cathédrale Saint-Etienne. La nef, réalisée par Guillaume de Sens entre 1135 et 1164. La voûte est sexpartite.
Photo. G. Brun., 2010

Sens, cathédrale Saint-Etienne : voûte quadripartite de la croisée du transept.

Sens, cathédrale Saint-Etienne : voûte quadripartite de la croisée du transept.
Document. Georges Brun., 2010

• Les « Grandes Cathédrales » (1200-1250) :

Notre-Dame de Paris. Face sud.

Notre-Dame de Paris. Face sud.
Document. Georges Brun., 2010

Dans uns seconde phase, les anciennes églises romanes sont remplacées par des édifices plus vastes en longueur, (Notre-Dame de Paris, 127m ; Notre-Dame de Chartres, 130m ; Notre-Dame de Reims, 138m ; Notre-Dame d’Amiens, 145m), et en hauteur (Paris, 34m ; Chartres, 35m ; Reims, 38m ; Amiens, 44m ; Beauvais, 47m). C’est la période dite « des grandes cathédrales » dont Notre-Dame de Chartres et Saint-Etienne de Bourges sont les modèles, alors que les techniques gothiques s’imposent peu à peu dans le reste de l’Occident, principalement dans l’Empire Germanique, en Angleterre, en Espagne et dans l’Orient des croisades. L'adoption de l'élévation à trois niveaux, soutenue par des arcs-boutants avec recherche d'un ajourement maximal réalisée à Chartres, devient désormais la règle pour tous les autres grands édifices...

La sculpture des chapiteaux devient florale et froide, se perdant dans les hauteurs. On perd ainsi l'infinie variété des sculptures sur chapiteaux de l'art roman. Mais cette rareté de la sculpture d’intérieur est compensée par la richesse des décors aux portails, où les statues ornent voussures, piédroits, archivoltes, trumeaux, transformant la façade en une vraie « Encyclopédie en images » qui évoque la Rédemption, le Jugement Dernier, le Règne de Dieu et l'Histoire des Hommes. Cette sculpture atteint son plein épanouissement aux portails des croisillons de Chartres (1205-1240), à la porte de la Vierge de Notre-Dame-de-Paris (1210-1220), aux façades d'Amiens (1225-1236), Bourges, Reims.

• Le Gothique rayonnant (1250-1350) :

Metz, cathédrale Saint-Etienne. La nef centrale. La cathédrale est un bel exemple de gothique rayonnant du XIIIè siècle.

Metz, cathédrale Saint-Etienne. La nef centrale. La cathédrale est un bel exemple de gothique rayonnant du XIIIè siècle.
Document. Document Georges Brun., 2010

Ce style se retrouve dans tous les grands chantiers en cours, et est très significatif dans les constructions nouvelles comme Notre-Dame de Sées, Saint-Etienne de Metz et Notre-Dame de Strasbourg : Les constructeurs des grandes cathédrales tendent à donner plus de largeur aux vaisseaux et aux baies. La sculpture se complique (chapiteaux à bouquet de feuillage), les piliers se découpent en minces colonnettes (piliers fasciculés), les remplages sont complexifient, la verticalité s’accroît et avec elle l'édification de « murs de verre » où triomphent l’art du vitrail et la lumière. La rose surtout devient un élément incontournable du décor.

• Le gothique flamboyant (1350-1550) :

Abbeville, collégiale Saint-Vulfran. La façade de la collégiale est une oeuvre majeure du gothique flamboyant.

Abbeville, collégiale Saint-Vulfran. La façade de la collégiale est une oeuvre majeure du gothique flamboyant.
Document. Document Georges Brun., 2010

Après une longue période pauvre en innovations (la guerre de Cent-Ans n’y est sans doute pas étrangère), un « souffle nouveau » apparaît à partir des années 1420. S’il n’affecte pas la structure des bâtiments, il touche principalement le décor qui « flamboie », devient beaucoup plus riche et compliqué : ogives et voûtes sont accompagnées de nervures multiples ; du centre des croisées partent des clefs pendantes qui rappellent les stalactites de l'art arabe. Le chapiteau est supprimé pour accentuer l'impression d'élancement des vaisseaux.

La richesse du décor extérieur est exubérante. Les statues sont abritées dans des niches surmontées de dais ; gâbles, galeries, balustrades, gargouilles, clochetons, fleurons, pinacles dessinent sur le ciel des dentelles de pierre que les clochers dominent de leur masse élancée : ainsi Saint-Maclou de Rouen, saint Germain-l‘Auxerrois et Saint-Etienne-du-Mont à Paris, la nef de Hautecombe, Notre-Dame de l’Epine, le clocher de la cathédrale de Bordeaux, le portail Saint-Laurent de Strasbourg, la collégiale Saint-Vulfran d’Abbeville, Saint-Nicolas-de-Tolentin de Brou, Saint-Urbain de Troyes…

C’est aussi l’époque où dans le reste de l’Occident les styles se diversifient et s’adaptent aux cultures locales : ainsi naissent en Angleterre le « Decorated style » et le « Perpendicular style », dans l’Empire le « Sondergotik », en Espagne le « Plateresque », alors que l’Italie, réticente à cette art de la verticalité, en adopte cependant la richesse et la variété de son décor…

Cantorbéry : le choeur de la cathédrale. 1170-1180. Construit par Guillaume de Sens, le choeur de la cathédrale est la première réalisation gothique de l'

Cantorbéry : le choeur de la cathédrale. 1170-1180. Construit par Guillaume de Sens, le choeur de la cathédrale est la première réalisation gothique de l' "Early gothic style", directement influencé par le gothique primitif francilien.
Photo. Photo Georges Brun., 2009

Cambridge : partie de la voûte du King's College (1446-1515). La chapelle du King's College de Cambridge est un très bel exemple du gothique anglais de la période du

Cambridge : partie de la voûte du King's College (1446-1515). La chapelle du King's College de Cambridge est un très bel exemple du gothique anglais de la période du "Perpendicular style".
Photo. Photo Georges Brun., 2010

L'art gothique en AlsaceRevenir au début du texte

Introduction : le gothique dans le Saint-Empire.

Cologne : la façade de la cathédrale. XIVè siècle.

Cologne : la façade de la cathédrale. XIVè siècle.
Photo. Photo Georges Brun., 2009

Au moment où apparaît et se développe l’art gothique en France, renaît en Germanie l'idée impériale, incarnée par les Hohenstaufen Frédéric I Barberousse (1152-1190) et son petit fils Frédéric II (1215-1250. L'ambition des empereurs est de contrôler la papauté et d'imposer, en vain, une république chrétienne universelle. L’Alsace, qui a été au XIè siècle le théâtre de la montée en puissance des Hohenstaufen, tient alors une place de choix dans l’Empire puisqu’elle est une des provinces de prédilection de Frédéric Barberousse. Mais pour maintenir leur pouvoir en Italie, les souverains négligent l'est, ce qui profite aux princes frontaliers et aux riches villes commerçantes de la Rhénanie puis de la Hanse. Après la mort de Frédéric II (1250) ce rêve disparaît et la Papauté fait perdre l'Italie à l'Empire, désormais uniquement germanique. La Bulle d'Or de 1356 réserve à 7 électeurs allemands l’élection de l'Empereur.

Fin XIIè débute l'expansion vers les pays « slaves » de l'Est : Schwerin, Mecklembourg, Poméranie (1269) sont conquis, et les chevaliers "Teutoniques" créent des états guerriers et monastiques, remplaçant les indigènes par des paysans allemands et construisant des villes, ouvrant la Baltique à la richesse et à la civilisation du Saint-Empire. Face au morcellement des principautés, l’opulence des villes libres de la Rhénanie et de la Baltique créé d'importants centres artistiques. Mystique rhénane, maniérisme des Minnesänger, graphisme et expressionnisme plastique marquent l'originalité du style germanique.

Cependant, le gothique germanique est tardif (1200) et très marqué dès ses origines par le gothique français. Le « Sondergotik » ne sera véritablement autonome en Germanie qu'au XIVè. L'art carolingien, ottonien et roman y persiste longtemps, particulièrement dans la vallée du Rhin comme le montrent les grands dômes de Trèves, Spire, Mayence, Worms et Cologne. Les premiers éléments gothiques apparaissent grâce aux Cisterciens bourguignons (Ebrach près de Bamberg en 1200 et Heisterbach en 1202) avec la construction d’ogives sur les bas-côtés.

Les premières véritables réalisations, fondées sur l’imitation du gothique français et la venue d’ateliers de constructeurs d’Ile-de-France se font à Strasbourg (transept sud, avant 1200), Trèves (Liebfrauenkirche, 1230), Marbourg (Elisabethkirche, 1235-1283, premier système gothique complet), Bamberg (1240) qui s’inspire de Laon, Limbourg-sur-Lahn (1240) qui s’inspire de Reims; la cathédrale de Cologne (1248) s’inspire de celle d’Amiens et celle de Fribourg-en-Brisgau (1230-1330) de Strasbourg. Le dernier grand édifice gothique d’influence française est la cathédrale Sankt-Peter de Regensburg (Ratisbone), édifiée à partir de 1275.

Naumbourg sur la Saale : statues d'Ekkehart de Misnie et de son épouse Uta de Ballenstedt, par le

Naumbourg sur la Saale : statues d'Ekkehart de Misnie et de son épouse Uta de Ballenstedt, par le "Maître de Naumbourg" 1243-1249. La figure d'Uta est sans doute le chef-d'oeuvre de la sculpture gothique germanique, s'inspirant de la statuaire de Reims, Paris et Amiens.
Photo. Photo Georges Brun., 2010

A partir du XIVè siècle, le gothique germanique s’engage dans une voie propre, par opposition à l’influence française : cette voie propre se caractérise par trois types d’édifices : la « Hallenkirche », église-halle où nef et bas-côtés sont de même hauteur (Westphalie), la « Bettelordenskirche », église des ordres mendiants (Franciscains et Dominicains) dont l’Alsace conserve de magnifiques exemples et le « Backsteingotik » qui utilise systématiquement la brique comme matériau de construction, principalement en Allemagne du nord et du nord-est (Marienkirche de Lübeck, Nikolaïkirche et Marienkirche de Wismar, Marienkirche ; Nikolaïkirche et Jakobikirche de Stralsund, Marienkirche de Francfort-sur-Oder, Marienkirche de Dantzig (Gdansk).

Fribourg-en-Brisgau: l'intérieur de l'église Saint-Martin. 1260-1318. L'église Saint-Martin fut construite par les Franciscains et est typique des églises des ordres mendiants avec sa nef charpentée et son choeur voûté d'ogives et plus étroit que la nef.

Fribourg-en-Brisgau: l'intérieur de l'église Saint-Martin. 1260-1318. L'église Saint-Martin fut construite par les Franciscains et est typique des églises des ordres mendiants avec sa nef charpentée et son choeur voûté d'ogives et plus étroit que la nef.
Photo. Photo Georges Brun., 2010

Grimersum (Frise Orientale) : l'église, aujourd'hui temple protestant. Cette petite église rurale, construite entre 1270-1280, est assez typique du stule dit

Grimersum (Frise Orientale) : l'église, aujourd'hui temple protestant. Cette petite église rurale, construite entre 1270-1280, est assez typique du stule dit "Backsteingotik", où les églises sont construites en briques.
Photo. Photo Georges Brun., 2010

Le contexte historique en Alsace.

L'avènement de l'architecture gothique en Alsace s'insère dans un vaste mouvement européen et dépend en même temps de multiples données politiques, religieuses, sociales et économiques qui en accélèrent ou en entravent l'évolution générale. La conquête de l'Occident par cet art nouveau se fait par vagues successives. En Alsace, la multiplicité des courants est frappante et empêche la formation d'une école régionale nettement caractérisée.

Dans le seconde moitié du XIIIè, la disparition des Hohenstaufen avec la mort de Frédéric II en 1250, les conflits du Grand-Interrègne (1250-1273), et l'accession au pouvoir de Rodolphe de Habsbourg (1273-1291), landgrave de Haute-Alsace constituent la toile de fond d'une extraordinaire mutation marquée par la création et l'émancipation des villes et les luttes incessantes entre les seigneurs et les évêques. Mais malgré ces troubles politiques, cette période reste marquée par la prospérité et le développement économique. Les activités artistiques ne manquent pas d'être influencées par ces événements. Ainsi à Strasbourg, après la défaite de l'évêque à la bataille de Hausbergen (1262), la gestion de l'Œuvre Notre-Dame passe rapidement aux mains du Magistrat (des bourgeois), et maître Erwin peut être considéré comme le premier architecte désigné par la ville. Un siècle plus tard, en 1395, l'évêque est définitivement écarté de la direction de l'Œuvre. Et la haute tour que la cité lance à l'assaut du ciel rend sensible cette fusion surprenante entre le sentiment religieux et un nouvel art de vivre qui annonce les temps modernes.

L'introduction et la diffusion de l'architecture gothique en Alsace coïncident avec l'arrivée et la prolifération des Ordres Mendiants, Franciscains et Dominicains. Dans une quarantaine d'édifices de haute tenue, ils proposent un art sobre et épuré qui s'oppose à la richesse, voire l'opulence des églises paroissiales, des collégiales et des abbatiales.

La faiblesse relative du pouvoir central, l'émiettement politique et le morcellement territorial ne sont pas forcément des conditions défavorables à l'épanouissement des arts. L'unité cède la place à la diversité. C'est la chance de pouvoir s'exprimer à tous les niveaux, mais aussi le risque de ne plus avoir la force d'entreprendre de grandes œuvres. Mais le paysage artistique de l'Alsace gothique constitue une réussite globale incontestable.

L'architecture religieuse.

Carte des principaux sanctuaires de style gothique en Alsace.

Carte des principaux sanctuaires de style gothique en Alsace.
Document. Document Georges Brun., 2010

La cathédrale de Strasbourg.

Le monument gothique le plus important en Alsace est la cathédrale de Strasbourg. L’édifice ottonien de l’évêque Werner part en fumée en 1176. L'évêque Henri de Hasenbourg décide de reconstruire son église sur les fondations de l’ancienne. Or, au même moment, la cathédrale de Bâle vient d'être achevée dans un style majestueux. L’épiscope tient à ériger un sanctuaire « dernier cri » capable d’en remontrer à son confrère helvète, et le chantier débute en 1190, en style roman. Autour de l’an 1200 est construit le bras du transept sud, avec une nouvelle technique importée ou apportée par un atelier venu de Chartres : l’utilisation de la voûte d’ogives. Cet atelier termine le transept sud avec son célèbre pilier central, le « pilier du Jugement » et sa belle façade à deux tympans. Le style gothique français triomphe dans la nef, inspirée de Saint-Denis (1235-1275), et la superbe façade (1277-1339) de maître Erwin, inspirée de Reims. Le haut de la façade sera achevé en 1399 et la flèche achevée en 1499, donne à l’ensemble sa silhouette unique au monde.

Cathédrale Notre-Dame de Strasbourg : la nef.

Cathédrale Notre-Dame de Strasbourg : la nef.
Photo. Photo Georges Brun., 2009

Cathédrale Notre-Dame de Strasbourg : le célèbre pilier du Jugement ou pilier des Anges.

Cathédrale Notre-Dame de Strasbourg : le célèbre pilier du Jugement ou pilier des Anges.
Photo. Photo Georges Brun., 2010

Les autres grands sanctuaires d'Alsace.

Dans le sillage de la cathédrale, l’art gothique s’impose à toute la province : de nombreux chantiers sont mis en œuvre au cours des XIIIè et XIVè siècles, qui voient de plus en plus de cités se libérer de la tutelle de leur seigneur (Décapole d’Alsace) et une bourgeoisie aisée accéder au pouvoir économique et même politique, avec le désir de doter leur cité de monuments dignes de leur statut.

Strasbourg, église Saint-Thomas : la nef centrale.

Strasbourg, église Saint-Thomas : la nef centrale.
Photo. Photo Georges Brun., 2010

• A Strasbourg même, l’ancienne abbaye bénédictine Saint-Thomas, passée en la possession du chapitre des chanoines de la cathédrale, est reconstruite à partir de 1270 dans le style gothique : l’édifice est achevé en 1330 : c’est une magnifique église-halle à 5 nefs, fait rarissime en Europe. Saint-Pierre-le-Jeune, fondée en 1031, est reconstruite entre 1250 et 1320, avec son portail sud imitant ceux de la cathédrale. Saint-Guillaume, fondé par les Müllenheim en 1300 pour les moines Guillemites, est une église non voûtée possédant un beau jubé flamboyant et des vitraux de Pierre Hemmel d’Andlau. L’église Saint-Jean enfin, terriblement éprouvée fin 1944, est à nef unique non voûtée.

Niederhaslach : la collégiale Saint-Florent. Vue générale.

Niederhaslach : la collégiale Saint-Florent. Vue générale.
Photo. Photo Georges Brun., 2010

• A Niederhaslach, dans l’ancienne abbaye fondée par saint Florent au VIIè siècle, le chapitre des chanoines ouvre en 1274 le chantier d’une nouvelle collégiale. Il est confié vers 1300 à maître Gerlach, le fils de maître Erwin. L’édifice est achevé avant 1350.

Rouffach, Notre-Dame de l’Assomption : figure de jeune fille encadrant la porte de la sacristie, et connue sous le nom de

Rouffach, Notre-Dame de l’Assomption : figure de jeune fille encadrant la porte de la sacristie, et connue sous le nom de "Sourire de Rouffach" qui n'est pas sans rappeler la statuaire de Reims...
Photo. Photo Georges Brun., 2010

• A Rouffach, la nef de la basilique Notre-Dame de l’Assomption, datant du au XIè siècle, est entreprise en 1215 et s’inspire de la cathédrale de Sens ; sa façade est réalisée entre 1315 et 1330. Non loin, l’ancien couvent franciscain des Récollets date de 1250 ; c’est l’un des rares édifices d’un ordre Mendiant de la fin du XIIIè encore bien conservé.

Sélestat : Saint-Georges. La nef.

Sélestat : Saint-Georges. La nef.
Photo. Photo Georges Brun., 2010

• Saint-Georges de Sélestat est érigée à partir de 1235 par les bourgeois qui veulent « en remontrer » à leur seigneur, le prieur de Sainte-Foy… La façade sera achevée au début du XIVè siècle. Dans la même cité les Franciscains construisent au XIIIè siècle leur église dans leur style si typique (actuelle église protestante).

• A Wissembourg, l’ancienne abbatiale romane fait place à un sanctuaire gothique édifié entre 1262 et 1324, flanqué du plus beau cloître gothique d’Alsace, construit vers 1300.

Colmar : l'église des Dominicains, typique des édifices gothiques des ordres Mendaints.

Colmar : l'église des Dominicains, typique des édifices gothiques des ordres Mendaints.
Photo. Photo Georges Brun., 2010

• Colmar se dote de nombreux sanctuaires dans le nouveau style : la collégiale Saint-Martin, édifiée entre 1230 et 1370 est le monument le plus vénérable de la ville, qui compte de plus quelques églises construites par les ordres mendiants : l’église-halle des Dominicains (1283 – XIVè) avec ses magnifiques vitraux et son cloître, l’église et le cloître des Dominicaines d’Unterlinden (1252-1289) qui abrite aujourd’hui le musée du même nom, l’église des Franciscains, actuellement temple protestant Saint-Matthieu (1262s), l’église Sainte Catherine du couvent des Dominicaines ou Catherinettes (1316-1371)…

Colmar : l'église des Catherinettes (Dominicaines).

Colmar : l'église des Catherinettes (Dominicaines).
Photo. Photo Georges Brun., 2010

• A Haguenau, l’église Saint-Georges se voit doter entre 1254 et 1283 d’un somptueux chœur gothique et d’un chevet à 5 pans inspirés de la cathédrale de Strasbourg… L’église Saint-Nicolas est élevée après 1298 sur les ruines de la première église fondée par Barberousse en 1189.

• Dans l’abbatiale de Marmoutier le massif occidental roman est prolongé par des collatéraux (1225-1250) et une nef (1260) gothiques.

• A Guebwiller, les Dominicains édifient au XIVè l’église qui porte leur nom. C’est une des rares églises gothiques d’Alsace à posséder encore un jubé. Le chœur, daté de 1312, comprend quatre travées et un rond-point polygonal.

• L’âge gothique s’achève en Alsace avec une réalisation majeure, sans doute le plus bel édifice gothique après Strasbourg : la collégiale Saint-Thiébaud de Thann. Le chantier débute en 1332. L’édifice, principalement réalisé au cours du XIVè siècle, du gothique flamboyant avec sa belle flèche de 76 mètres, véritable dentelle de pierre.

• Il faut enfin signaler de nombreux autres édifices de moindre ampleur, réalisés entièrement ou partiellement dans le style gothique, et qui parsèment toute la région : nef et chœur de l’abbatiale Saints-Pierre-et-Paul de Neuwiller, Sainte-Walburge de Walbourg et ses vitraux de Pierre Hemmel d’Andlau, Saint-Martin de Westhoffen, Notre-Dame de l’Assomption de Bergheim, l’église paroissiale de Domfessel, Saint-Bernard-de-Menthon de Ferrette, la chapelle Saint-Wendelin de Hochfelden, l’église Sainte-Hune de Hunawihr, Sainte-Croix de Kaysersberg, la chapelle Saint-Denis du cimetière de Marmoutier, la chapelle castrale Notre-Dame de La-Petite-Pierre, les Augustins de Ribeauvillé, la collégiale de Sarrewerden, celle de Saverne, l’église des Récollets de la même ville, l’église Saint-Maurice de Soultz, Saint-Dominique de Vieux-Thann, Saint-Jean de Wissembourg…

L'architecture civile et militaire.

L’architecture civile et militaire n’est pas en reste bien que la plupart des monuments aient disparu ou aient été fortement modifiés au cours des âges.

Les édifices publics.

Des édifices publics subsistent aujourd’hui l’Ancienne Douane (XVe, très endommagée en 1944), la Maison de l'Œuvre Notre-Dame (1347), le « Kornspeicher » ou grenier d’abondance (1441) à Strasbourg ; à Haguenau, l’Ancienne Chancellerie (1486), l’ancienne Douane (fin du XVè), le grenier de l'hôpital (début du XVIè). A Colmar, le remarquable « Koïfhus » de 1480, à Sélestat, l’Arsenal Sainte-Barbe et l’ancienne Douane (début du XVI°) ; à Wissembourg l’ancienne Grange aux Dîmes ou « Maison du sel » de 1448.

Colmar : la douane ou

Colmar : la douane ou "Koïfhus". De construction tardive (1480), le Koïfhus est le bâtiment civil le plus ancien de la ville, dont il était le siège administratif et économique.
Photo. Photo Georges Brun., 2010

Strasbourg : immeuble et porte gothique, 4, impasse de la Bière, à deux pas de la cathédrale.

Strasbourg : immeuble et porte gothique, 4, impasse de la Bière, à deux pas de la cathédrale.
Photo. Photo Georges Brun., 2010

Les demeures privées.

Les demeures nobles et bourgeoises restent encore en assez grand nombre, comme par exemple la grande Hostellerie du Cerf (annexée au musée de l’œuvre) à Strasbourg, la maison Adolph (remaniée à la Renaissance) ou la maison du Cygne à Colmar, la maison Holzapfel (1506) à Wissembourg et de nombreuses demeures dans les petites ville viticoles du piémont (Guémar, Kaysersberg, Ribeauvillé, Riquewihr, Turckheim, Châtenois...)

L'architecture militaire.

Dambach-la-Ville : le Neutor, ou porte de Dieffenthal. Datant du XIVè siècle, c'est l'une des trois portes fortifiée de la ville sur les 4 d'origine.

Dambach-la-Ville : le Neutor, ou porte de Dieffenthal. Datant du XIVè siècle, c'est l'une des trois portes fortifiée de la ville sur les 4 d'origine.
Photo. Photo Georges Brun.,

• L’architecture militaire comporte de nombreuses enceintes fortifiées urbaines avec portes, tours et fossés, soit simples (Eguisheim, Bergbieten, Boersch, Cernay, Dambach, Guémar, Molsheim, Mutzig, Wangen, Kientzheim, Niedernai, Turckheim) soit doubles (Soultz Haut-Rhin, Bergheim, Obernai, Rouffach, Ensisheim, Ammerschwihr, Riquewihr), soit juxtaposées dans les cités qui se sont le plus étendus comme Strasbourg, Colmar, Sélestat, Haguenau, Saverne, Thann, Wissembourg, Kaysersberg, Ribeauvillé, Dachstein, Andlau…

• Quant aux châteaux forts, ils restent avant tout des outils militaires et n’imposent généralement pas leurs façade majestueuse. Quelques-uns cependant possèdent d’intéressants éléments gothiques comme les baies et fenêtres gothiques : Wasenbourg, Nouveau-Windstein, (belles fenêtres avec une recherche évidente de variété) ; Spesbourg, Haut-Andlau, Ortenbourg, Kintzheim, (magnifique chapelle gothique), Grand-Ribeaupierre et sa « salle des chevaliers »…

Windstein : le château de Winidstein-Neuf, belle bâtisse gothique construite dans les années 1339-1350.

Windstein : le château de Winidstein-Neuf, belle bâtisse gothique construite dans les années 1339-1350.
Photo. Photo Georges Brun., 2010