|
Devenir un élève : à quelles conditions ?
Un article de Raymond Scheu paru dans la revue Le Furet, 07/2008, n° 56, p. 50-51
Dans les programmes 2008 apprendre à devenir élève apparaît avec la maîtrise de la langue comme l’une des deux missions essentielles de l’école maternelle. Cette mission de «scolarisation» est rappelée dans tous les textes qui ont défini les objectifs de l’école maternelle au cours de ces trente dernières années. Pour certains enfants, devenir élève est un apprentissage difficile. Nous verrons à quelles conditions l’école peut réussir cette mission.
La circulaire du 2 avril 1977 assigne à l’école maternelle «un triple rôle : éducatif, propédeutique et de gardiennage». Le rôle propédeutique (de préparation à l’école élémentaire) est rappelé mais en réaction aux instructions de 1886 à peine modifiées au XXe siècle, les savoir faire et le savoir être sont privilégiés au détriment des savoirs. Le rôle éducatif est premier : l’observation, les expériences et l’expression sont encouragées. C’est l’apogée de ce qu’Eric Plaisance a appelé «le modèle expressif» de l’école maternelle. Il s’agit moins de transmettre des connaissances que de développer les capacités qui en permettront l’acquisition à l’école élémentaire. Devenir élève, c’est acquérir des «prérequis» et l’épanouissement de l’enfant paraît essentiel
Dans les années 80, l’école découvre l’échec scolaire très lié à l’origine sociale. Le modèle expressif est abandonné au profit du modèle productif qui privilégie les connaissances. On a le sentiment que c’est au niveau préélémentaire que «pour beaucoup d’enfants, l’essentiel se joue». Les orientations pour l’école maternelle de 1986 fixent trois objectifs : «scolariser», «socialiser», «apprendre et exercer». La scolarisation est citée en premier : «Scolariser consiste à donner à l’enfant le sentiment que l’école, donc la maternelle est faite pour apprendre, qu’elle a ses exigences, qu’elle réserve des satisfactions et des joies propres». La socialisation est définie comme l’apprentissage des relations avec les autres, de la maîtrise de l’agressivité, du dépassement des inhibitions, de la coopération dans des projets communs, comme «acculturation» mais aussi ouverture à d’autres cultures. Enfin, le troisième objectif est de transmettre des connaissances dans quatre grands domaines: les activités physiques, les activités de communication et d’expression orales et écrites, les activités scientifiques et techniques, les activités artistiques. Devenir élève c’est, pour l’enfant, découvrir non seulement qu’il grandit mais qu’il apprend, seul et avec les autres et acquérir les bases des connaissances qui seront développées à l’école élémentaire et non seulement des «prérequis».
En 1995, les « programmes pour l’école primaire» prennent en compte la loi d’orientation de 1989 qui organise l’école en cycles. Pour la première fois, l’école maternelle a un «programme» regroupé avec celui de l’école élémentaire dans un même document. On ne saurait mieux affirmer le rôle propédeutique de l’école maternelle qui correspond au cycle des apprentissages premiers et au début des apprentissages fondamentaux. Les apprentissages sont structurés autour de cinq domaines d’activités. Le premier cité, c’est «vivre ensemble». L’école maternelle apparaît comme un lieu privilégié d’intégration: «Accueilli, intégré dans la société de la classe, l’enfant grandit tout en construisant sa personnalité au travers des relations qu’il noue avec les adultes qui l’entourent, comme avec ses camarades. Il affirme ainsi son identité et la fait reconnaître tout en reconnaissant celle des autres. Il apprend à accepter et respecter les règles de la vie en société. Il découvre progressivement son « métier d’écolier» sans perdre son statut d’enfant.». La réussite scolaire suppose cette intégration mais aussi la maîtrise de la langue d’où l’importance accordée au langage. Contrairement à ce qui était affirmé en 1977 (le langage ne s’enseigne pas), il est souligné qu’on apprend à parler et à construire son langage. On est bien dans un modèle productif : il y a des apprentissages, ils doivent être «structurés» mais le savoir est construit à travers «des expériences riches et diverses» dans une « école centrée sur l’enfant».
Les programmes 2002 font de l’école maternelle «le socle éducatif sur lequel s’appuient les apprentissages qui seront systématisés à l’école élémentaire». L’école maternelle se distingue des autres structures de la petite enfance par le fait que c’est une école mais aussi de l’école élémentaire par sa pédagogie : «C’est par le jeu, l’action, la recherche autonome, l’expérience sensible que l’enfant, selon un cheminement qui lui est propre, y construit ses acquisitions fondamentales». «L’objectif majeur» est de «permettre à chaque enfant de faire une première expérience scolaire réussie.» On rappelle la double responsabilité de l’école maternelle : «mener à bien les apprentissages premiers» c’est-à-dire permettre à l’enfant de découvrir que «l’apprentissage est dorénavant un horizon naturel de la vie» et «engager tous les élèves, sans exception dans cette première étape des apprentissages fondamentaux sans laquelle l’entrée dans l’écrit ne saurait être réussie» A l’âge des apprentissages premiers, l’objectif est de faire de l’enfant «progressivement un écolier qui aime apprendre, qui a pris conscience qu’il existe des chemins qui mènent à des savoirs inédits, à des connaissances toujours neuves». « Le langage» situé «au cœur des apprentissages» devient le premier domaine d’activités devant «vivre ensemble». Le langage est vu comme «moyen de communiquer» mais aussi comme moyen d’accéder à une culture dont la langue nationale est le vecteur. La volonté d’intégration demeure mais c’est à travers l’acquisition d’une culture commune. La réécriture des programmes en 2007 pour les adapter au socle commun n’affecte guère les instructions pour l’école maternelle.
Enfin, les programmes 2008 fixent deux priorités pour l’école maternelle : progresser dans la maîtrise de la langue et «devenir un élève» qui devient un domaine à part entière. L’apprentissage du «vivre ensemble» est au service de l’objectif majeur qu’est la «scolarisation» de l’enfant. Devenir un élève, c’est d’abord acquérir des règles : «règles de civilité et principes d’un comportement conforme à la morale» qui ne sont pas propres à l’école, «apprendre à coopérer et devenir autonome», «comprendre ce qu’est l’école» et les «règles de l’école».
Mais à quelles conditions l’enfant va-t-il accepter les règles de l’école et cela suffit-il pour devenir un élève qui peut réussir à l’école ?
Certains enfants- on le sait- n’acceptent pas ces règles et peuvent réagir avec violence et d’autres les acceptent tellement bien qu’ils ne s’autorisent plus d’initiative. L’enseignant de classe maternelle et notamment en Petite Section constate que certains se marginalisent soit par la perturbation soit par l’inhibition ou le repli sur soi.
Dans un livre récent, L’arbre enfant, Hubert Montagner fait de la sécurité affective la «sève» qui permet à l’enfant de se développer. La sécurité affective assurée, peuvent croître deux branches maîtresses : d’une part la libération et la régulation des émotions et d’autre part l’organisation de ce que Hubert Montagner appelle cinq compétences socles : l’attention visuelle soutenue, l’élan vers l’interaction qui amène au contact corporel, les comportements affiliatifs (sourires, sollicitations, coopération..) qui sont, pour le partenaire, la manifestation d’une adhésion à ses paroles ou actes, les imitations, l’organisation du geste, socle des habiletés motrices. A partir de ces branches maîtresses peuvent éclore les bourgeons foliaires (qui donnent les fruits des capacités à comprendre et acquérir des valeurs morales) et floraux (qui donnent les fleurs des capacités cognitives et des ressources intellectuelles). On mesure l’importance de la sécurité affective pour devenir un élève : comprendre les règles de l’école et développer les capacités cognitives indispensables pour la réussite scolaire.
Une scolarisation réussie suppose que l’enfant intègre des normes et de valeurs mais aussi qu’il puisse s’affirmer comme individu autonome. L’école qui se préoccupe traditionnellement de la socialisation ne peut négliger d’accompagner l’individuation. Pour que l’enfant puisse devenir sujet, on sait qu’il doit faire le deuil d’une vie en symbiose avec sa mère. L’enfant entame alors un processus d’individuation. Le développement moteur et celui du langage vont y contribuer. Trois ans, c’est l’âge du «non.». Pour que la règle ne soit pas perçue comme une limite à son désir d’agir, l’enfant doit aussi pouvoir exprimer des choix, des préférences et le maître encourager les initiatives.
L’école maternelle ne peut apprendre à devenir un élève si elle ne se préoccupe pas de l’accueil de l’enfant, notion apparue dans le texte de 1977 et reprise en 1986. En 1995, la notion s’élargit à l’accueil de sa famille : «Il est indispensable que l’école maternelle soit ouverte aux familles et entretienne avec elles des relations de confiance.» C’est dans les programmes de 2002 que cette notion d’accueil de l’enfant et de sa famille est la plus développée avec de longs passages consacrés à l’adaptation de l’espace et du temps scolaires aux jeunes enfants. Dans les programmes 2008, on indique simplement que «les enfants éprouvent le plaisir d’être accueillis et reconnus».Beaucoup d’initiatives méritent d’être développées : réunions d’information des parents des futurs petits avant la rentrée, carnet d’accueil présentant aux familles les objectifs de l’école maternelle, portes ouvertes au moins de juin, rentrée échelonnée, actions passerelles avec les multi-accueils, cahiers de vie.
Enfin, devenir un élève, c’est apprendre à être curieux, se poser des questions, des problèmes, imaginer des procédures pour les résoudre et oser le faire, progresser dans la maîtrise des codes ( le dessin, le langage, voire le schéma) et pouvoir passer de l’un à l’autre, acquérir des méthodes. Ces compétences ne se développent pas spontanément. Les enfants ont besoin d’être accompagnés pour découvrir qu’à l’école «écouter» pour apprendre ce n’est pas «être sage» ou « écouter de manière distraite» comme on regarde une émission à la télévision. Ils ont besoin d’être guidés pour savoir que faire pour comprendre une histoire, à quoi sert la lecture, comment fonctionne l’écrit, à quoi servent les nombres. Ces compétences impliquent une progression de cycle.
Devenir un élève, c’est acquérir des règles dans un contexte éducatif qui permette à l’enfant d’en saisir le sens en prenant en compte son histoire personnelle mais aussi des attitudes, des méthodes, des capacités métacognitives qui supposent un véritable apprentissage.
Raymond SCHEU, Inspecteur de l’Education Nationale, Wintzenheim

|
|